Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année A : 3ème Dimanche de Carême

 

 

Sommaire 

Actualités : le carême pièce ne cinq actes (3/5)

Evangile : Jean 4 : 5-42 

Contexte des versets retenus par la liturgie : quelques éclairages 

Piste de réflexions : faire parler Jésus avec le monde d’aujourd’hui 

 

Actualité : Carême une pièce en cinq actes (3/5)

Au Mercredi des Cendres, la page de Matthieu proposée comme Prologue au Carême nous laisse finalement une grande liberté d’organisation. A l’indicatif de jeûner, prier et faire l’aumône, est joint le seul impératif de discrétion, mieux de délicatesse, condition sine qua non d’une récompense (comprenez : ‘une plus grande joie’) dans le Royaume des Cieux.

Trois domaines sont privilégiés : la valeur du partage avec l’aumône, l’importance de temps forts pour rencontrer le Seigneur avec la prière, l’exigence d’un certain renoncement avec le jeûne.

Les cinq dimanches qui suivent sont comme cinq actes où se joue la dramatique divine et dont le dénouement sera Pâques.

Acte Premier : au désert, pour y être tenté.

Acte 2 : sur la montagne, pour y être transfiguré

Acte 3 : au bord du puits, pour émerger

Acte 4 : à Siloé, pour enfin voir

Acte 5 : à Béthanie, pour sortir du tombeau

La distribution des personnages est la suivante:

Le  jeune premier du Carême, c’est le corps

Le personnage principal, c’est le pauvre

Le serviteur fidèle, l’adjuvant, c’est le Christ, bon Samaritain (et son Eglise)

Le méchant, l’opposant, c’est le Diable, le Tentateur, le Démon (et ses Légions)

L’héroïne c’est l’humanité, sous la figure de la Samaritaine

L’unité de lieu, c’est le désert, l’unité de temps, une quarantaine, l’unité d’action, la conversion.

La Bonne Nouvelle finale, qu’il ne faut pas seulement comprendre ou entrevoir, mais qu’il faut épouser, c’est que Le Christ a anéanti toute fatalité tragique : par Lui, le péché et la mort sont vaincus…Pour tous!  Cela mobilisera notre être dans une marche unanime vers une fin qui le ramasse tout entier : nous sommes des ressuscités.

3/5 L’héroïne du Carême c’est l’humanité, sous la figue de la Samaritaine

Pour aimer, il faut aller vers quelqu’un !

D’impur extatique on devient pur dynamique le jour où l’on sait vers qui l’on va.

Cette pensée de Jankélévitch trouve son incarnation dans le Christ. Le Christ est celui qui marche vers quelqu’un.  Est-ce L’homme qui marche de Giacometti. Mais vers qui marche-t-il ? On ne sait. L’œuvre ne le dit pas. L’art n’est pas assigné à nous répondre mais à suggérer. Il faut qu’il marche.

Le Christ sait vers qui il marche car où qu’il marche il y aura l’homme.

Et nous maintenant, nous marchons vers le Christ, ou à sa suite…Et nous marchons vers les hommes.

La rencontre avec la Samaritaine. Pour Jésus,  « Il lui fallait passer par la Samarie ». Il marche vers quelqu’un. Et elle ? Qu’est-ce qui la fait marcher ? Vers ce puits, à une heure impossible, improbable, interdite.

C’est peut-être le problème de Vladimir et Estragon. Ils attendent, ils ne se bougent pas d’un pouce. Le secret, c’est d’être disponible et de se mettre en marche.

Les Samaritains, ils s’étaient faits leur petit Babel.  Prétention d’être par une force spirituelle,  une unité unique contre le dessein de Dieu.

Et la Samaritaine, elle s’était fait un petit Babel amoureux. Prétention de toucher à l’amour absolu, par la seule force de son désir. Petite projet des désirs mal orientés.  Oui mais elle a désiré. Comme Madame Bovary ? Non car Madame Bovary désire à travers le désir de l’autre. Morsure fatale ! La Samaritaine  désire par elle-même, quand même son désir se plante….

Elle a eu cinq maris, et en ce moment un sixième qui n’est pas le bon. Mais elle a eu l’audace du mariage, et de toujours réessayer ; en dépit des échecs qui la conduisent, morte de soif aux bords de ce puits. Madame Bovary s’empoisonne….

Sans doute, selon le mot de René Char, a-t-elle erré « le long de margelles dont on a ôté le puits. »

Deux aventures, deux longues aventures  convergent :

L’aventure tâtonnante des hommes dans leur recherche de Dieu ; l’aventure étrange de Dieu dans sa présence au cheminement des hommes.

L’épisode de la Samaritaine est l’épisode de cet étrange rencontre.

Le regard du Christ désaltère, décape et recrée. Et déplace notre désir là où meurt l’inextinguible.

© 2014 Franck Laurent

 

Evangile

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Evangile selon saint Jean 4/5-42

Cheminement de la religion païenne à la foi en la personne de Jésus

Jésus laissa la Judée et s'en alla de nouveau en Galilée. Or il lui fallait passer par la Samarie.

1ère étape : premier contact surmontant les ruptures héritées du passé et traduisant un appel discret

= Il arrive à une ville de Samarie dite Sykar, prés du terrain que Jacob avait donné à Joseph, son fils. Il y avait là la source de Jacob. Jésus, fatigué par la route parcourue, était assis près de la source. C'était environ la sixième heure.

= Vient une femme de Samarie, pour puiser de l'eau. Jésus lui dit: " Donne-moi à boire." (Ses disciples, en effet, s'en étaient allés à la ville afin qu'ils achètent des vivres.)

= Donc, la femme samaritaine lui dit: "Comment toi qui es juif, me demandes-tu à boire, à moi, une femme qui suis samaritaine ?" (Les juifs, en effet, n'ont pas de relations avec les samaritains.)

2ème étape : Jésus situé par rapport au passé = plus grand que notre père Jacob?

= Jésus répondit et lui dit: "Si tu connaissais le don de Dieu et qui est celui qui te dit: Donne-moi à boire, c'est toi qui lui aurais demandé et il t'aurait donné de l'eau vive. "

= Elle lui dit : "Seigneur, tu n'as pas de seau et le puits est profond; d'où l'aurais-tu, l'eau vive? Es-tu plus grand que notre père Jacob qui nous a donné le puits et lui-même en a bu, et ses fils et ses troupeaux?"

3ème étape : passage à un plan spirituel universel

= Jésus répondit et lui dit: "Quiconque boit de cette eau aura encore soif; mais qui boira de l'eau que moi je lui donnerai n'aura plus jamais soif, mais l'eau que je lui donnerai deviendra en lui source jaillissant pour la vie éternelle."

= La femme lui dit: "Seigneur, donne-moi de cette eau, que je n'aie plus soif et que je ne vienne plus ici puiser."

4éme étape : reconnaître le vide de la religion passée (les maris) et situer Jésus en prophète

= Il lui dit: "Va, appelle ton mari et reviens ici." La femme répondit et dit: "Je n'ai pas de mari."

= Jésus lui dit: "Tu as bien dit: je n'ai pas de mari, car tu as eu cinq maris et celui que tu as maintenant n'est pas ton mari. En cela tu as dit vrai."

= La femme lui dit: "Seigneur, je vois que tu es un prophète."

5ème étape : dépassement de la référence historique à Jérusalem, ouverture universelle nécessaire pour situer Jésus en Messie

= Nos pères ont adoré sur cette montagne, et vous, (les juifs), vous dites qu'à Jérusalem est le lieu où il faut adorer "

= Jésus lui dit : " Crois-moi, femme, l'heure vient où vous n'adorerez le Père ni sur cette montagne, ni à Jérusalem.

Vous (les samaritains) adorez ce que vous ne connaissez pas; nous (les juifs) adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des juifs

Mais l'heure vient - et maintenant elle est là - où les véritables adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité. Car tels sont les adorateurs que recherche le Père. Dieu est esprit, et ceux qui adorent doivent adorer en esprit et en vérité"

= La femme lui dit: "Je sais que le Messie vient, qui est dit Christ; lorsqu'il viendra, lui, il nous annoncera tout." Jésus lui dit: "C'est moi, qui te parle."

6éme étape : dimension missionnaire (les passages concernant les disciples ont été ajoutés par le dernier auteur)

Là-dessus, ses disciples arrivèrent: ils s'étonnaient qu'il parlât avec une femme. Nul toutefois ne lui dit: "Que cherches-tu? ou Pourquoi parles-tu avec elle?"

=  La femme alors laissa là sa cruche et s'en alla à la ville et elle dit aux gens: "Venez voir un homme qui m'a dit tout ce que j'ai fait. Est-ce que celui-ci ne serait pas le Christ?" Ils sortirent de la ville et ils venaient vers lui.

- Entre temps, les disciples le priaient en disant: "Rabbi, mange!" Mais lui leur dit: "J'ai une nourriture à manger que vous ne connaissez pas."

- Les disciples se disaient entre eux: "Quelqu'un lui aurait-il apporté à manger?" Jésus leur dit: "Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé et de parfaire son œuvre.

- Ne dites-vous pas: encore quatre mois et vient la moisson? Voici que je vous dis: levez vos yeux et voyez que les campagnes sont blanches pour la moisson.

- Déjà le moissonneur reçoit un salaire et amasse du grain pour la vie éternelle, si bien que le semeur se réjouit en même temps que le moissonneur.

En effet, en ceci le proverbe est vrai qui dit: autre est le semeur et autre est le moissonneur. Je vous ai envoyés moissonner là où vous n'avez pas peiné; d'autres ont peiné et vous êtes entrés dans leur peine."

= De cette ville-là, beaucoup parmi les samaritains crurent en lui à cause de la femme rendant témoignage: 'Il m'a dit tout ce que j'ai fait'.

7ème étape : Jésus reconnu par les samaritains comme le Sauveur du monde

= Lors donc que les samaritains vinrent vers lui, ils le priaient de demeurer chez eux. Et il y demeura deux jours.

= Et beaucoup plus crurent à sa parole. Et à la femme ils disaient: " Ce n'est plus à cause de tes dires que nous croyons; nous-mêmes en effet nous avons entendu et nous savons que celui-ci est vraiment le Sauveur du monde."

Contexte des versets retenus par la liturgie 

Quelques éclairages

1er point: Chez Jean, comme chez les autres évangélistes, l'enseignement, la pensée et le comportement de Jésus constituent un message d'ensemble cohérent et réfléchi. Il est certain que certains éléments ont été retouchés ou doublés avant d'être inscrits dans la composition finale. Mais globalement une "ossature" soutient celle-ci.

Il est relativement facile de situer le texte dit "de la samaritaine" dans son cadre et de présenter ce cadre en quelques mots. Le passage appartient à la deuxième section du quatrième évangile. La première section a été organisée en semaine inaugurale "créatrice", inspirée du premier chapitre de la Genèse. Elle a culminé dans le signe de Cana.

La deuxième section souligne les évolutions nécessaires pour "passer" à la nouveauté qu'apporte Jésus. Les premières communautés regroupaient des chrétiens issus du judaïsme et des païens convertis. En raison de "points de départ" différents, les cheminements ne pouvaient donc pas être les mêmes. Dans l'exemple de Nicodème Jean résume le passage du judaïsme à la foi chrétienne et dans l'exemple de la Samaritaine, il illustre le passage du paganisme à la foi chrétienne. Par souci de fidélité historique, Nicodème est présenté en premier.

Les deux développements ne sont pas complémentaires, ils sont parallèles mais la personnalité de Jésus les domine. Ils présentent un "dialogue" seul à seul avec lui, qu'il s'agisse de Nicodème ou de la femme de Samarie. Ils se rejoignent au terme de leurs déroulements. Tous deux ont été introduits par l'expulsion des vendeurs du Temple. Il ne s'est pas agi d'une simple purification. Jean était très net: Jésus annule le Temple; désormais la foi doit se centrer sur la personne du ressuscité.

2ème point: Pour clarifier ce rapprochement, voici un résumé des étapes concernant les deux cheminements: 3/1-21 et 4/1-42. Psychologiquement, ils sont tout à fait concevables. La difficulté que présente la composition finale du premier vient de doublets ou de compléments. Le second est relativement clair si l'on isole ce qui concerne les disciples. Cette inclusion s'explique facilement: la femme anticipe la mission qui reviendra aux disciples lorsqu'ils seront amenés à évangéliser la Samarie après la résurrection. Nous y reviendrons.

Le cheminement juif : 1. au départ, il faut admettre une rupture radicale avec le "cadre religieux juif" symbolisé par le Temple… 2. il s'agit ensuite de reconnaître Jésus comme le Maître qui vient de la part de Dieu, en se fondant sur des signes qui remettent en question la vision traditionnelle du Messie… 3. cette évolution doit être poursuivie sous l'animation de l'Esprit qui se dégage des paroles et des actes de Jésus.; il s'agit d'une résurrection, d'une "nouvelle naissance"… 4. la foi se centre ainsi sur Jésus, Fils-aimé du Père et prononçant les paroles de vie…

Au terme du mouvement, la réponse personnelle de Nicodème reste en suspens. Un supplément a été glissé et met en valeur le rôle de Jean-Baptiste, premier artisan de ce "passage" en milieu juif.

Le cheminement païen: 1. au départ, il faut accueillir l'appel que Jésus lance de façon universelle… 2. à la différence des religions païennes qui se centrent sur un utilitarisme magique, cet appel ne doit pas être "récupéré" en perspective matérielle… 3. il importe également de ne pas enliser cet appel dans la religiosité dont sont imprégnés les anciens cultes en rites et lieux sacrés… 4. même le judaïsme est désormais dépassé malgré les valeurs qu'il portait jusque-là et le cadre juif dans lequel Jésus a vécu son témoignage historique… 5. le païen accède à la même foi que le juif, il lui faut se centrer sur la personne de Jésus et sur sa Parole… 6. un dernier obstacle peut venir de la différence de culture avec le donné initial; il est nécessaire de la dépasser et d'accueillir Jésus en Sauveur universel…

Bien avant la fin, la femme amorce un élan de foi missionnaire: elle court à la ville et témoigne. Comme précédemment, un complément évoque alors le rôle des apôtres. L'auteur tient à rappeler qu'ils ont fortement contribué à ce "passage" en milieu païen.

3ème point: S'il était besoin, voici quelques éléments "littéraires" pour vous convaincre de la cohérence de présentation. Bien entendu, si nous voulons en traduire le contenu au service de nos contemporains, il nous faut choisir une autre forme et adopter un autre langage

En comparant plusieurs grands "exposés" présentés dans le quatrième évangile, nous pouvons remarquer un "canevas littéraire" commun. Un jeu de paroles, de questions et de réponses permet à la pensée de progresser et de se préciser. Cette disposition se retrouve particulièrement dans la composition des "discours sur le Pain de Vie" et dans quelques pièces du "discours après la Cène".

Un tel schéma se dégage du passage d'aujourd'hui:

Parole énigmatique: "Si tu savais le don de Dieu, c'est-à-dire celui qui te demande à boire, tu l'aurais prié et il t'aurait donné de l'eau vive."

Demande d'explicitation: "Où prendrais-tu cette eau vive?"… Premier temps de la foi: "serais-tu plus grand que notre père Jacob?"

Ré-affirmation plus précise: Il ne s'agit pas d'une eau matérielle. Il s'agit d'une eau qui jaillit en vie éternelle.

Question: Comment faire pour l'avoir?… autrement dit: "Donne-la moi!"…

Etat d'esprit: Il faut laisser le passé et ses confusions, particulièrement la fausse querelle Jérusalem-Samarie… Deuxième temps de la foi: "serais-tu le Messie?"

Clarification: 1. Il faut admettre qu'en Jésus le salut vient des juifs… 2. mais ce salut brise les cadres étroits dans lesquels les juifs l'enserraient… 3. en sa personne, Jésus réalise ces deux aspects…

Extension: la femme court à la ville et témoigne… les habitants sortent vers Jésus… Troisième temps de la foi. "Jésus est vraiment le Sauveur du monde"…

4ème point: l'inclusion concernant les disciples semble quelque peu confuse, surtout dans la manière dont l'auteur joue des références aux semeurs et aux moissonneurs.

a) vous pouvez d'abord remarquer que cette inclusion est construite suivant le schéma dont nous venons de parler et en lien étroit avec la rencontre précédente

Elle est introduite par une même réaction d'étonnement: "il parle avec une femme"… La première réponse se présente en parole énigmatique: "j'ai à manger une nourriture que vous ne connaissez pas!"… Cette phrase suscite une incompréhension: "quelqu'un lui aurait-il apporté à manger?"… D'où une ré-affirmation: "ma nourriture c'est de parfaire l'œuvre de celui qui m'a envoyé".

b) A cet endroit, il faut nous arrêter sur le mot "parfaire". Avec le recul des siècles, nous assimilons facilement l'un à l'autre les "deux temps" qui ont contribué à l'universalité du message. Dans le cadre d'Israël, Jésus a vécu ce qui nous paraît en être l'essentiel puisque notre foi se nourrit de la densité historique du témoignage. Mais nous en bénéficions grâce à l'engagement de ceux qui ont "parfait" l'œuvre initiale en contribuant à son rayonnement universel. Sans eux tout aurait certainement été emporté par le désastre de 70.

c) Les Actes des Apôtres (chap. 8) parlent de la Samarie comme de la première province qui bénéficia d'un élargissement de la mission. Aussi étonnant que cela puisse nous paraître après coup, aux premiers temps qui ont suivi la Pentecôte, la vie de la communauté chrétienne s'est centrée sur Jérusalem. La Samarie était pourtant à moins de 40 kilomètres de la capitale.

Il fallut l'opposition violente des autorités juives et le martyre d'Etienne (vers 36) pour "provoquer la dispersion des frères en Judée et en Samarie". De sa propre initiative, Philippe, l'un des diacres, profita alors des circonstances pour "proclamer Jésus en cette région". "les foules unanimes s'attachèrent à ses paroles et aux signes qui les accompagnaient"… C'est alors que "les apôtres qui étaient à Jérusalem, apprenant que la Samarie avait accueilli la parole de Dieu, y envoyèrent Pierre et Jean"…

d) Il est alors facile de saisir la portée de l'inclusion. En ce qui concerne l'évangélisation de la Samarie, les "semeurs" comme Philippe ont été différents des moissonneurs qui sont intervenus après leur défrichage: "autre a été le semeur, autre a été le moissonneur". Leur action est donc préfigurée dans l'initiative de la femme qui, bien que femme et sans "pouvoir officiel", entraîne "les gens de sa ville" vers Jésus. Mais, lorsque Philippe et ses compagnons se lancèrent dans la prédication, la réussite des premières années en milieu juif était incontestable et ne pouvait que les encourager. "Une première moisson s'amassait déjà"…

e) Il est possible que l'évangéliste dissipe également certaines interprétations concernant l'extension de la foi. Elle pouvait être lue comme une "compensation" à l'échec auprès des frères de race. A son encontre pouvait être évoqué le fait que Jésus n'était pas sorti des frontières de

f) En simple remarque, nous retrouvons la suite du schéma dont nous parlions précédemment. Il s'agit de l'état d'esprit qui préside à l'extension. "Levez les yeux et voyez l'universalité du champ d'apostolat"… "Ne vous reposez pas sur une première réussite pour vous dispenser de semer en de nouveaux terrains"… En rayonnement missionnaire, semeur et moissonneur sont solidaires.

5ème point : la question des cinq maris

Ce point étant le sujet des plus grandes confusions dans les commentaires, il importe de vous fournir les éléments qui vous permettront de percevoir et de confirmer son symbolisme.

a) Le terme de "mari" induit en erreur un esprit moderne, car il ne nous viendrait pas à l'idée de l'appliquer aux rapports entre Dieu et nous. Il n'y a pas si longtemps, le romantisme en jugeait cependant autrement, l'exemple le plus connu est celui des religieuses qui se présentaient comme "fiancées" à Jésus.

Pour développer l'idée d'alliance entre Yahvé et le peuple juif, certains prophètes avaient recouru aux mêmes comparaisons. Osée, prophète au Royaume du Nord, donc en Samarie, vers 750, compare le Royaume à une femme adultère qui trompe Yahvé son époux (2/4).

b) Il suffit de se référer à l'histoire de la Samarie, mieux connue aujourd'hui, pour percevoir, au plan religieux, cinq changements successifs parmi les multiples tribulations dont cette province avait été victime.

1. Bien entendu, à l'origine, il n'y avait qu'un seul peuple, un seul culte et, théoriquement, les ancêtres des samaritains avaient été des membres authentiques du peuple de Dieu. Il importe cependant d'ajouter que leur région, la Palestine centrale, avait été le lieu où s'était opérée la fédération de tribus qui donna ensuite naissance au peuple d'Israël. La majorité des épisodes attribués à l'histoire des patriarches se situaient en Samarie. La prépondérance des régions du Sud était intervenue bien plus tard, au temps de David.

2. A la mort de Salomon (933), le schisme politique s'était consommé en schisme religieux. Inquiet des pèlerinages qui valorisaient Jérusalem, Jéroboam avait érigé deux centres religieux concurrents, l'un à Dan, l'autre à Béthel et il y avait organisé un nouveau culte. La proximité de cultures différentes avait ensuite facilité l'intrusion de divinités étrangères. Celles-ci avaient même été prépondérantes à certaines époques. Les noms d'Achab (874) et de sa femme Jezabel restaient attachés au développement du culte de Baal.

3. Certains rois avaient réagi ultérieurement contre les influences païennes, mais ils n'avaient pas remis en cause le schisme de Jeroboam.

4. En 722, le pays avait été envahi par Salmanasar, roi d'Assyrie. La population avait alors été dispersée à travers l'empire. Les vainqueurs implantèrent des esclaves païens qui se mêlèrent aux quelques israélites restés dans leur patrie. Ces colons apportaient avec eux leurs divinités mais ils ne cherchèrent pas à éliminer les croyances et les pratiques essentielles de la religion mosaïque. Bien souvent ils les adoptèrent au titre de leur ancienneté. Celles-ci survécurent en se concentrant principalement sur les cinq livres de Moïse (le Pentateuque). Ce mélange contribuait à faire des samaritains un peuple mi-juif, mi-païen.

5. L'antagonisme entre juifs et samaritains remontait surtout au retour de l'exil de Babylone (538). Le territoire de Jérusalem avait été rattaché à la province perse de Samarie. Les rescapés apparaissaient comme des intrus et ne trouvèrent pas beaucoup d'appuis pour relever leurs ruines. La rupture avait été accentuée lorsque le gendre du gouverneur Manassé (334) avait obtenu d'Alexandre le Grand la permission de bâtir un Temple sur le mont Garizim, lieu sacré fort ancien en territoire samaritain. .

6. Jean Hyrcan avait détruit ce Temple en 129 avant notre ère. Mais, les samaritains n'en continuaient pas moins d'adorer en ce lieu et de regarder cette colline comme la plus sainte du monde. Il semble cependant que leur culte manquait de structures et se réduisait à des pratiques individuelles. Sans doute est-ce pour cette raison que l'évangéliste élimine l'appellation de "mari" au sens où le prophète Osée l'entendait.

c) faute de documents, la foi des samaritains nous est peu connue. Ils se considéraient comme les continuateurs légitimes de la foi israélite. Ils professaient un monothéisme intransigeant et se centraient principalement sur Moïse. Ils ne reconnaissaient comme Ecriture que le seul Pentateuque selon leur propre version. Dans le passage d'aujourd'hui, la samaritaine évoque l'ancêtre Jacob, le conflit sur le lieu de culte et l'attente d'un Messie. Mais les textes tardifs que nous possédons ne présentent pas ce messie au sens juif, il s'agit d'un prophète "comme Moïse" qui révélera la vérité.

Il est également délicat de préciser les rapports entre les galiléens et les samaritains. En Luc (9/53), un village samaritain réserve un mauvais accueil à Jésus "parce qu'il faisait route vers Jérusalem". Mais la proximité territoriale et l'importance commerciale de la Galilée devaient favoriser de nombreux contacts. Les antagonismes étaient sans doute moins nombreux.

 

Piste possible de réflexion : faire parler Jésus avec le monde d'aujourd'hui…

Le dialogue entre Jésus et une femme de Samarie mérite une grande attention. Certes, c'est du "saint Jean", mais cette référence ne nous oblige pas à le ranger d'emblée parmi les écrits hermétiques ou mystiques. Il est évident qu'il ne s'agit pas d'un reportage qui nous livrerait un dialogue secret. Et, par ailleurs, ce serait l'appauvrir de façon affligeante si nous le limitions à une initiative de "gentillesse" envers une étrangère.

Eclairages préliminaires

Avant que nous ne l'examinions de près, ce passage peut être relié à deux données historiques qui permettent de le rapprocher de notre situation actuelle.

a) Les Actes des Apôtres fournissent des renseignements assez précis sur l'adhésion des samaritains à la foi chrétienne.

1. Du vivant de Jésus, il est difficile de se prononcer sur l'attitude collective des samaritains vis-à-vis de son engagement. L'accueil bienveillant dont il est question ici contraste avec le refus dont Luc parle lors d'un voyage à Jérusalem pour célébrer la fête de la pâque. Il est vraisemblable que l'opposition qui s'était accentuée au long des siècles entre juifs et samaritains ne permettait au mieux qu'une simple indifférence. Certes, les samaritains parlaient d'un messie à venir, mais ils le concevaient de façon très différente des juifs et encore moins originaire de Galilée.

2. Pour bien comprendre certaines réactions de la femme, notre texte exige également une rapide information sur l'histoire de la nation israélite. On a  tendance à accentuer les différences entre juifs et samaritains, mais il importe de ne pas oublier tout ce qui les rapprochait et rend les seconds difficilement assimilables à de purs païens.

En un lointain passé, les deux groupes n'avaient constitué qu'un seul peuple. Les patriarches dont ils se réclamaient était les mêmes, même si le Nord insistait davantage sur l'ancêtre Jacob. La libération d'Egypte, l'aventure de l'Exode, la révélation de Sinaï, l'implantation en Palestine étaient des bases communes conservées soigneusement dans l

es cinq livres tenus pour sacrés par les uns comme par les autres. La version du Pentateuque samaritain était proche de la version juive et la Loi de Moïse réglait la vie religieuse comme la vie sociale des deux provinces. L'opposition portait sur l'implantation du Temple mais ne portait pas sur son importance. Les samaritains ne manquaient d'ailleurs pas d'arguments, car la majorité des lieux sacrés établis par les ancêtres communs l'avaient été sur leur territoire.

La rupture s'était amorcée à la mort de Salomon en 933. Au départ, elle avait été surtout politique. Mais dans les conditions de ce temps, elle s'était rapidement doublée d'une concurrence religieuse. Il est relativement facile de retrouver le symbolisme des cinq maris dont il est parlé dans le cours de dialogue. Cette mention correspond assez exactement aux "variantes" religieuses qui ont affecté le culte du groupe samaritain après la séparation.

Le terme de "mari" induit en erreur nos esprits modernes, car il ne nous viendrait pas à l'idée de l'appliquer aux rapports entre Dieu et nous. C'est pourtant de cette façon que s'exprimaient certains prophètes, particulièrement Osée, prêchant au Royaume du Nord, donc en Samarie. Dans ses écrits, il compare le peuple à une femme adultère qui trompe Yahvé son époux (2/4).

Pour contrer l'attirance de Jérusalem, le roi Jéroboam avait érigé deux centres religieux concurrents. L'influence des cultes païens avait entraîné ensuite bien des confusions… Sous l'influence de prophètes comme Elie, une purification s'était opérée, mais sans remettre en cause la rupture initiale. C'est alors, vers 722, que le pays avait été envahi par les assyriens. Une grande partie de la population avait été déportée et remplacée par des esclaves libérés de lointaines régions de Mésopotamie. Ceux-ci avaient amené leurs propres divinités et avaient contribué à mélanger croyances et pratiques. En raison de leur ancienneté, la pensée et la religion mosaïque avaient survécu tant bien que mal à une crise qui aurait pu être fatale. Vers 334, les samaritains avaient obtenu d'Alexandre le grand la permission de construire leur propre Temple sur le mont Garizim, lieu sacré fort ancien. Malgré la destruction de l'édifice en 129 de notre ère, ce lieu restait un centre influent en unité religieuse.

Ces précisions introduisent une première similitude entre la femme de Samarie et nombre de nos contemporains. Héritiers de ce que l'on appelle la civilisation judéo-chrétienne, il est bien difficile de les situer actuellement. Ils ne peuvent être assimilés aux cultures étrangères que nous fait connaître la mondialisation ou aux systèmes athées qui ont marqué de leurs convulsions le siècle dernier. Mais il est illusoire de compter sur les vagues références dont ils héritent en histoire ou en première formation pour parler à leur sujet de foi chrétienne, même naissante.

3. Les Actes des Apôtres abordent également les conditions concrètes de l'adhésion de la Samarie à la foi chrétienne. Ce nouveau point mérite d’être considéré, car les conditions particulières dont la Samarie fut la première bénéficiaire ne sont pas sans valoriser notre engagement actuel.

En raison des oppositions historiques que nous venons de mentionner, il semble que la première communauté chrétienne ne comptait aucun samaritain dans ses rangs. Les renseignements que Luc  fournit  présentent une communauté de style typiquement juif, qui s'organise sur des bases juives inspirées de la pensée prophétique "des derniers temps". Sans aucun doute, cet attachement au judaïsme permit après Pâques une bonne compréhension de ce qui avait été vécu si rapidement et si dramatiquement auparavant. Mais il n'était pas sans danger pour l'avenir.

Luc nous décrit de façon très vivante la triple poussée qui orienta vers l'universalité. Il y eut d'abord le mûrissement de pensée qui guida peu à peu les souvenirs vers cette ouverture. Il entraînait et justifiait l'évolution qui simplifia de plus en plus l'admission des païens en les dispensant d'un passage par les rites juifs d'incorporation au peuple élu. Et, en troisième lieu, intervint l'événement inattendu qui fut déterminant pour l'éclatement missionnaire, à savoir le rejet brutal manifesté par Jérusalem à l'encontre des chrétiens.

La Samarie était à moins de 40 kilomètres de la capitale et pourtant pendant de nombreuses années les difficultés de son évangélisation semblaient insurmontables. Sur ce, les oppositions prirent un tour violent et aboutirent au martyre d'Etienne (vers 36). Les frères furent obligés de se disperser. Ce ne fut pas un apôtre, mais un des diacres, Philippe, qui, de sa propre initiative, profita des circonstances pour "proclamer Jésus en cette région". Le contact était établi et le résultat fut inattendu. "Les foules unanimes s'attachèrent à ses paroles et aux signes qui les accompagnaient"… Alors seulement "les apôtres qui étaient à Jérusalem, apprenant que la Samarie avait accueilli la parole de Dieu, y envoyèrent Pierre et Jean"…

L'Eglise samaritaine était ainsi reconnue à part entière et ouvrait l'espérance des missions futures. Elle témoignait que le Message pouvait susciter la foi en des terrains nullement préparés.

Ceci permet également de saisir la portée de l'inclusion sur les semeurs et les moissonneurs. En ce qui concerne l'évangélisation de la Samarie, les "semeurs" comme Philippe avaient été différents des moissonneurs qui étaient intervenus après leur défrichage: "autre avait été le semeur, autre avait été le moissonneur". Mais, lorsque Philippe et ses compagnons s'étaient lancés dans la prédication, la réussite des premières années en milieu juif était incontestable et ne pouvait que les encourager. "Une première moisson s'amassait déjà"… L'initiative de la femme préfigure donc leur action, car, bien que femme et sans "pouvoir officiel", elle entraîne "les gens de sa ville" vers Jésus.

b) Le texte d'aujourd'hui se situe en continuité de date et de perspective. La question qu'il éclaire ne déborde pas du travail d'évangélisation. Jean ne fait qu'entrer dans les difficultés concrètes qui se présentaient en son temps comme elles risquent de se présenter en tout temps. Avec l'extension de l'Eglise, l'évangéliste a conscience du fossé que les nouveau chrétiens sont amenés à franchir du fait qu'ils appartiennent à des cultures de plus en plus distantes de la culture initiale. Aux temps historiques du ministère de Jésus, l'évolution s'était appuyée sur la formation juive des disciples. Au temps de Philippe, elle s'était accélérée et vers la fin du premier siècle, elle s'étendait de façon universelle.

Les premières communautés regroupaient des chrétiens issus du judaïsme et des païens convertis. Cette diversité de "points de départ" illustrait parfaitement la possibilité d'aboutir à l'unité au terme de cheminements différents selon les cultures. L'évangéliste sélectionne donc deux exemples qui lui paraissent significatifs: l'exemple de Nicodème et l'exemple de la Samaritaine. Lorsqu'il écrit, ces exemples ont été multiples et "historiques" au sens large. A ses yeux, l'exemple de Nicodème résume le passage du judaïsme à la foi chrétienne, l'exemple de la Samaritaine illustre le passage du paganisme à la foi chrétienne. Par souci de datation, Nicodème est présenté en premier.

Il ne s'agit donc pas d'une "description" qui n'aurait pour nous qu'un intérêt anecdotique, il s'agit d'une vaste réflexion: 1. au temps de l'évangéliste, tous savaient que la conversion de la Samarie, comme la conversion des nations païennes, s'était opérée après la résurrection… 2. Il ne s'était pas agi d'une initiative "revancharde" pour compenser les circonstances dramatiques de la mort de Jésus; il s'était agi d'une mission qui étendait ce qui était en germe et en volonté dans le témoignage initial… 3. elle avait été menée selon un "style" qui s'inspirait du style de Jésus mais qu'il avait été nécessaire de "repenser" en fonction de nouvelles circonstances et de nouveaux milieux… 4. une certaine réussite avait été au rendez-vous, il n'était pas question d'en tirer un "mode d'emploi" infaillible, mais d’éclairer un chemin possible…

De même qu'il est facile de résumer les étapes qui concernent Nicodème, il est facile de résumer les étapes qui concernent la Samaritaine. L'exemple peut sembler restreint, pourtant il est facile de faire ressortir les lignes d'un dialogue très large. Nous ne pouvons que l'esquisser mais chacun peut faire le rapprochement. Autrefois, d'un côté Jésus et, indirectement, les apôtres associés à sa mission… de l'autre un monde semi-païen, marqué d'une religiosité ancienne devenue inefficace. Aujourd'hui, les chrétiens attelés à la mission d'évangélisation… de l'autre le monde vaguement christianisé au milieu duquel nous vivons.

Lumières sur la "forme" : quelques "flashs"

* Le dialogue commence par être individuel et il le restera longtemps malgré de multiples périodes d'incompréhension. Cette patience n'exclut pas l'intelligence pour diriger la discussion avec pédagogie, mais elle crée spontanément une ambiance d'amitié.

* Le point de départ bouleverse les habitudes sociales et les préjugés religieux. Jésus passe "au-dessus". Il redistribue les cartes en donnant priorité au réalisme et à la simplicité susceptibles d'amorcer le dialogue. Il s'agit de donner efficacité à un "ballon d'essai" jeté en un terrain incertain …

* Au long de la discussion, Jésus se garde de remise en cause directe ou de reproche intempestif. Il témoigne d'un grand respect de l'autre et de ses choix. Il en appelle à l'intelligence plus qu'il ne se réfère à l'autorité qu'il détient. Le jugement semble porter sur un groupe, même si la personne appartient à ce groupe et ne peut manquer de se sentir concernée.

* Pourtant, au long de ce dialogue, Jésus "ne baisse pas la barre". Son vocabulaire se fait plus concret mais la pensée qui le soutient ne va pas dans le sens de concessions. Obstinément, il poursuit ses invitations à progresser dans la réflexion.

Lumières sur le fond

Il est possible de suivre plusieurs progressions et il est recommandé d'user de cette liberté selon nos interlocuteurs. Parmi ces progressions, nous pouvons esquisser celle qui se présente en appel à "émerger"…

émerger des convenances religieuses, inspiratrices de certaines convenances sociales. Fort heureusement nous nous en libérons de plus en plus lorsqu'il s'agit d'initiatives de solidarité ou de dialogues…

émerger des questions matérielles, pesanteurs inévitables mais dont Jésus témoigne qu'il n'en est pas dispensé miraculeusement. Un certain utilitarisme magique, hérité du Moyen Age, menace la foi chrétienne tout comme il caractérise la plupart des religions païennes.

émerger du poids de l'histoire, particulièrement dans les questions religieuses. Deux images gardent leur valeur. En raison des vingt siècles qui nous séparent du témoignage initial, le "puits peut sembler profond" et Jésus pourrait être assimilé à "un ancêtre". Il nous faut sans cesse souligner que sa parole se présente en "eau vive", jaillie d'une humanité semblable à la nôtre et susceptible d'irriguer les nouveaux terrains que défrichent les hommes.

émerger des formes anciennes adoptées par les communautés chrétiennes de façon relative mais fréquemment évoquées avec nostalgie… L'attachement n'est pas loin d'avoir la même intensité que l'attachement conjugal.

émerger des questions ecclésiales, centrées sur le monde occidental pendant deux millénaires. L'opposition entre Jérusalem et le mont Garizim n'est pas sans rappeler la rupture entre Rome et Constantinople alors que la vision de Jésus élargit à un culte en esprit et en vérité.

émerger des confusions entre religion et foi en Jésus. Nous pouvons être étonnés que le dialogue porte essentiellement sur la personne de Jésus. Historiquement, nous savons que ce n'était pas son habitude. Rappelons qu'il s'agit de notre propre échange avec les autres. Comme la samaritaine, nous risquons d'enliser Jésus dans le passé ou dans la "religion". Il s'agit au contraire de la faire découvrir ou re-découvrir en tant que personne, désireux de dialoguer et non d'imposer. La progression du texte est très pédagogique : le sortir d'une mémoire poussiéreuse, souligner la valeur de sa Parole éclairant le monde des hommes comme le monde de Dieu, Parole d'où émerge un esprit qui oriente vers la vérité, Parole actuelle qui émane d'un ressuscité se voulant compagnon de nos routes.

émerger de la répartition des "rôles" dont est souvent tirée la notion de "hiérarchie". La moisson d'autrefois ne doit pas bloquer les semailles d'aujourd'hui. Les routes sont nécessairement différentes et parfois inattendues comme celle dont la femme prend l'initiative.

émerger de la conception d'une communauté "standard". Il s'agit bien de réaliser une communauté pour que Jésus puisse y demeurer, mais la foi demeure le ciment d'une unité qui doit rester ouverte…

Vaste programme auquel nous sommes déjà attelés mais dont l'évangéliste tenait à rappeler la réussite passée, source d'espérance et de dynamisme pour aujourd'hui.

 

Année A : 7ème Dimanche du temps ordinaire

 

 

Sommaire

Actualité :  avant le carême, réfléchir sur la violence.

Organisation d’ensemble de Matthieu

Evangile : Matthieu 5, 38-48

Méditation avec Hans Urs von Balthasar : « Plus de souffle que toute la violence du monde… »

René Girard : la violence et le sacré

A lire d'urgence: René Girard. Je vous satan tomber comme l'éclair. (Grasset)

Actualité

Je profite de ces vacances pour vous donner un schéma d’ensemble de l’évangile selon saint Matthieu. A  imprimer et garder dans vos missels  pour situer la lecture de chaque dimanche et mieux en saisir la portée au regard  de l’ensemble.

L’occasion est belle cette semaine, qui nous est donnée de réfléchir à la violence et au message que le Christ délivre et incarne pour y mettre fin. Message paradoxal puisque, dans un premier  temps,  il nous livre à cette violence, la suscite, et nous prive, en démontrant leur perversion, des mécanismes sacrés  (bouc émissaire) par lesquels les hommes ont toujours tentés d’y  mettre un terme. (Mécanismes certes éphémères et illusoires, mais de prime abord efficaces.)

 

Oganisation d'ensemble de l'évangile de Matthieu

L'entrée du Royaume dans l'histoire par l'incarnation de Jésus-Emmanuel 

1er développement : l'Evangile du Royaume

proclamé par Jésus

2eme développement : la diffusion du Royaume à travers les lieux et les siècles

par l'envoi de disciples devenant apôtres

3ème développement : les lois de croissance du Royaume

en un lieu et en un temps

4ème développement : la vie communautaire du Royaume

5ème développement : le rejet du Royaume par les responsables juifs

6ème développement : l'épanouissement ultime du Royaume

à la fin des temps

7ème développement : le drame de la passion

à la lumière des prophètes

ouvrant à la résurrection de Jésus-Emmanuel

le Royaume et la marche de l'histoire

Le mot "Evangile" est équivalent au mot "Bonne Nouvelle", mais la résonance des deux expressions dans les esprits modernes n'est pas exactement la même. "Evangile" suggère l'idée d'un texte, transmettant un message. Les "nouvelles" transmises par les Actualités télévisées sont beaucoup plus fugaces.  

C’est pourquoi j’aime beaucoup la traduction : heureuse annonce !

Schémas des différents développements

L'entrée du Royaume dans notre histoire

par l'incarnation de Jésus

1er ensemble :     l'enracinement en Ancien Testament

2ème ensemble : le ministère de Jean-Baptiste

3ème ensemble : les débuts du ministère de Jésus

1er développement : l'Evangile du Royaume

proclamé par Jésus

1er éclairage : exposé en enseignement oral

1er ensemble:     le cœur de cette "Bonne Nouvelle": les Béatitudes

2ème ensemble: l’ "accomplissement" de la Loi et des prophètes

3ème ensemble: la Sagesse chrétienne  (la nouvelle "justice" au sens juif)

2ème éclairage : témoignage en engagement historique

1er ensemble:       le lépreux - le serviteur du centurion - la belle-mère de Pierre

2ème ensemble:   la tempête apaisée - les démoniaques païens - le paralytique pardonné

3ème ensemble:   l'hémorroïsse et la fille d'un chef - deux aveugles - le possédé muet

2eme développement : la diffusion du Royaume à travers les lieux et les siècles

par l'envoi des disciples en mission

1er éclairage : exposé en enseignement oral

1er ensemble: à la source de cette diffusion

2ème ensemble: recommandations générales

3ème ensemble: les persécutions en toile de fond de cette mission

2ème éclairage : témoignage en engagement historique

1er ensemble: l'attitude des contemporains de Jésus

2ème ensemble: les ruptures avec le judaïsme au plan religieux

3ème ensemble: les conflits plus profonds sur la "personne" de Jésus

3ème développement : les lois de croissance du Royaume

1er éclairage : exposé en enseignement oral

trois lois fondamentales de croissance:

1ère loi : la loi du petit nombre portant du fruit

2ème loi : la loi du développement au coeur du monde sans sélection prématurée

3ème loi : la loi du renouvellement permanent exigé par cette situation

2ème éclairage : témoignage en engagement historique

1er ensemble: ministère historique du Christ chez les juifs

2ème ensemble: ministère du Christ chez les païens

3ème ensemble: renouvellements exigés pour mener la mission chrétienne

4ème développement : la vie communautaire du Royaume

1er éclairage : exposé en enseignement oral

1er ensemble: idéal personnel d'humilité

2ème ensemble: responsabilité vis-à-vis des petits

3ème ensemble: la brebis égarée

2ème éclairage : témoignage en engagement historique

1er ensemble: quelques points d'accomplissement

2ème ensemble: pas de différence entre premiers et derniers

3ème ensemble : une autorité de service

5ème développement : le rejet du Royaume

par les responsables juifs

1er éclairage : exposé en enseignement oral

à la lumière des Ecritures

1er ensemble: le style de Jésus a bien témoigné d'une "venue" divine

2ème ensemble: son action ne visait qu'une purification religieuse

3ème ensemble: le judaïsme a été incapable de répondre à cette initiative

2ème éclairage : témoignage en engagement historique

1er ensemble: les refus opposés par les responsables

2ème ensemble: les controverses soulignant les ruptures

3ème ensemble: les reproches à l'égard des comportements

6ème développement : l'épanouissement ultime du Royaume

à la fin des temps

1er éclairage : exposé en enseignement oral

1er ensemble: les risques de confusion

2ème ensemble: exhortations à la vigilance

3ème ensemble: le jugement final

bien entendu, pas de témoignage en engagement historique

7ème développement : le drame d'une passion ouvrant à la résurrection

continuité : le drame à la lumière des Ecritures           rupture : la résurrection

1er éclairage : exposé en enseignement oral

plus exactement: "accomplissement" de l'enseignement des Ecritures

1er ensemble : dans l'éclairage du prophète Zacharie et de sa présentation messianique

7 points :

projet des chefs juifs contre Jésus

onction de Béthanie

trahison de Judas

préparatifs du repas pascal

annonce de la trahison

eucharistie

prédiction du reniement de Pierre.

2ème ensemble : dans l'éclairage du livre d'Isaïe sur le Serviteur souffrant,

7 points :

Gethsémani.

arrestation

comparution devant le Sanhédrin

reniement de Pierre

mort de Judas

comparution devant Pilate

violences des soldats

3ème ensemble : dans l'éclairage du Psaume 22 et des psaumes messianiques,

7 points :

crucifiement

moqueries envers Jésus sur la croix

mort de Jésus

signes du Jugement dernier selon les prophéties

germe d'universalité : le centurion

ensevelissement.

garde du tombeau

2ème éclairage : témoignage en engagement historique

1er ensemble : double manifestation aux femmes

2ème ensemble : mauvaise foi des responsables juifs

3ème ensemble : apparition aux Onze disciples et mission universelle

"Continuité et rupture" sont les deux clés qui ouvrent la composition des développements ou de certains ensembles. Le témoignage en engagement historique marque en général une rupture ou une extension de l'enseignement oral. Lors de ces ruptures, l'évangéliste "centre" tout particulièrement sur Jésus, il le situe ainsi comme artisan de ces évolutions.

Evangile : Matthieu 5, 38-48 

Vous trouverez le schéma de l’intégralité du premier développement de Matthieu, le passage de ce dimanche est en rouge.

1er développement : l'Evangile du Royaume proclamé par Jésus

continuité et rupture

1er éclairage : exposé en enseignement  oral

1er ensemble: le cœur de cette "Bonne Nouvelle": les Béatitudes

2ème ensemble: l"accomplissement" de la Loi et des prophètes

3ème ensemble: la Sagesse chrétienne  (la nouvelle "justice" au sens juif )

contexte symbolique

voyant les foules (idem 7/28) il monta vers la montagne 5/1

comme il s'asseyait vinrent auprès de lui ses disciples

ouvrant la bouche, il les enseignait en disant :

1er ensemble: au cœur de l'Evangile du Royaume : les Béatitudes

"choisir la vie et le bonheur"  Deutéronome 30/15

1*- sept béatitudes de portée générale                                                                        5/1-9

quatre référées à l'Ancien testament +  trois touchant aux relations communautaires

centrées sur la "justice" au sens religieux juif

Heureux les pauvres en esprit (en "souffle") Isaïe 61/1-2

parce qu'à eux est le Royaume des cieux

Heureux les doux Psaume 37/11

parce que eux, ils hériteront la terre

Heureux les affligés Isaïe 61/1-2

parce que eux, ils seront consolés

Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice Psaume 107/9

parce que eux, ils seront rassasiés

Heureux ceux qui ont pitié

parce que eux, ils seront pris en pitié

Heureux les purs de cœur

parce que eux, ils verront Dieu

Heureux ceux qui font la paix

parce que eux, ils seront appelés fils de Dieu

2*- deux béatitudes sur les persécutions                                                                       5/10-12

Heureux les persécutés à cause de la justice

parce qu'à eux est le Royaume des cieux

Heureux êtes-vous quand on vous insultera,

persécutera,

dira des méchancetés contre vous, en mentant, à cause de moi

parce que votre récompense est nombreuse dans les cieux

car ainsi on persécuta les prophètes

3*- la valeur du témoignage des disciples (autre forme de béatitude)

a) Vous, vous êtes le sel de la terre 5/13

si le sel s'affadit, avec quoi sera-t-il salé ? Il n'a plus force pour rien,

sinon pour être jeté dehors et piétiné par les hommes.

b) Vous, vous êtes la lumière du monde; 5/14-16

Une ville se situant au-dessus d'une montagne ne peut être cachée

On n'allume pas non plus une lampe pour la mettre sous une mesure à blé;

on la met sur le lampadaire, elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison.

c) que brille votre lumière devant les hommes  -  qu'ils voient vos belles œuvres -

qu'ils glorifient votre Père qui est dans les cieux

2ème ensemble : "l'accomplissement" de la Loi et des prophètes

1*- continuité de cet enseignement avec l'Ancien testament                                  5/17-20

a) pas suppression, mais accomplissement

ne vous imaginez pas que je suis venu détruire la Loi ou les prophètes

je ne suis pas venu détruire mais accomplir

b) insistance sur la valeur de la Loi jusqu'à ce que tout arrive

il n'est pas question de délier le moindre de ces commandements

ni dans la pratique, ni dans l'enseignement

c) mais il importe que surabonde la justice des disciples

plus que celle des scribes et des pharisiens

2*- "l'accomplissement" de la Loi (juive) et des prophètes

sept exemples de rupture

a)- dissensions entre frères (chrétiens)                                                                     5/21-24

=  il a été dit aux ancêtres: " Tu ne commettras pas de meurtre

celui qui commettra un meurtre, sera passible du jugement."  Ex 20/13  Deut 5/17

= moi, je vous dis:

tout homme qui se met en colère contre son frère, sera passible du jugement ,

celui qui dira à son frère : 'Raka" (tête creuse), sera passible du sanhédrin

celui qui dira : 'insensé', sera passible d'être jeté vers la Géhenne de feu

= lorsque tu portes ton don sur l'autel du sacrifice, et ton frère a quelque chose contre toi,

laisse là ton don, devant l'autel et d'abord réconcilie-toi avec ton frère,

alors viens et porte auprès ton don.

b)- dissensions avec les autres (au sens large)                                                        5/25-26

Sois vite bienveillant envers ton adversaire aussi longtemps que tu es avec lui sur le chemin,

de peur que l'adversaire ne te livre au juge, le juge au garde et

que tu ne sois jeté en prison

Tu ne sortiras pas de là jusqu'à ce que tu remettes le dernier sou

c)- Respect de la femme (désir)                                                                                  5/27-30

= il a été dit : " Tu ne commettras pas d'adultère."  Ex 20/14  Deut 5/18

= moi, je vous dis

tout homme qui regarde une femme pour la désirer,

a déjà commis un adultère avec elle dans son cœur.

= Si ton œil droit te scandalise, retranche-le et jette-le loin de toi :

il t'importe que se perde un seul de tes membres et

que ton corps tout entier ne soit pas jeté dans la géhenne

si ta main droite te scandalise, arrache-la et jette-la loin de toi :

il t'importe que se perde un seul de tes membres et

que ton corps tout entier ne soit pas jeté dans la géhenne

d)- Question du divorce.                                                                                               5/31-32

= il a été dit : " Celui qui répudiera sa femme, qu'il lui donne un acte de divorce." Deut 24/1

= moi, je vous dis :

Tout homme qui répudie sa femme, hormis le cas d'inconduite, la fait être

objet d'adultère

= et celui qui épousera une femme renvoyée, commet un adultère .

e)- vérité de la parole donnée                                     5/33-37

= il a été dit aux anciens : " Tu ne feras pas de faux serments, mais

tu t'acquitteras de tes serments envers le Seigneur ." Lv 19/12  Nb 30/3  Deut 23/22

= moi, je vous dis

de ne pas jurer du tout,

ni par le ciel, ni par la terre, ni par Jérusalem, ni par ta tête ne jure pas

Isaïe 66/1   Ps 48/2.

=  Que votre parole soit : "oui" si c'est "oui", "non" si c'est "non",

tout ce qui est en plus de ceci vient du Mauvais.

f)- La non-violence                                                                                                          5/38-42

= il a été dit : "Œil pour œil, dent pour dent"  Ex 221/24  Lv 24/20  Deut 19/21

= moi, je vous dis

de ne pas résister au méchant

mais quiconque te gifle sur joue droite, retourne aussi l'autre

quiconque te met en jugement pour la tunique, laisse-lui aussi le manteau

quiconque te réquisitionne pour un mille, pars avec lui pour deux

= à qui te demande, donne, de qui veut t'emprunter ne te détourne pas

g)- L'amour universel                                                                                                      5/43-47

= il a été dit : "tu aimeras ton prochain Lv 19/18   et tu haïras ton ennemi

= moi, je vous dis:

aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutes

= trois justifications:

devenir fils de votre Père … fait lever son soleil et pleuvoir sur justes et injustes

si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense avez-vous

si vous saluez vos frères seulement, que faites-vous en surabondance

les habitants des nations font la même chose

perspective générale : " Vous donc, soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait "

reprise de la phrase d'Ancien Testament : " Vous serez saints car je suis saint. "

Lévitique 11/44 11/45 19/2

3*- la nouvelle manière de vivre la "justice" (au sens religieux juif)

a) principe : ne faites pas votre justice devant les hommes pour être considérés 6/1

vous n'avez pas de récompense chez votre Père

b) application aux "Œuvres" (trois considérées comme prioritaires par les juifs -

exposées en ordre inverse de l'enseignement habituel)

= l'aumône                                                                                                                         6/2-4

ne claironne pas devant toi comme hypocrites dans synagogues et rues

pour qu'ils soient glorifiés par les hommes

en vérité je vous dis, ils ont leur récompense

que ta main gauche ne connaisse pas ce que fait la droite

que ton aumône soit dans le secret

ton Père qui regarde dans le secret te remettra

= la prière                                                                                                                            6/5-6

ne soyez pas comme les hypocrites qui aiment prier en se tenant debout

dans les synagogues et les angles des places

en vérité je vous dis, ils ont leur récompense

entre dans ta chambre … prie ton Père dans le secret … il te remettra

compléments sur la prière :

a) ne rabâchez pas comme les habitants des nations 6/7-8

ils pensent que par leurs nombreuses paroles ils seront écoutés

votre Père sait ce dont vous avez besoin avant que vous le lui demandiez

b) priez ainsi :     Notre Père qui es dans les cieux 6/9-13

que soit sanctifié ton nom - que vienne ton Royaume - qu'arrive ta volonté

comme au ciel aussi sur terre

notre pain quotidien conne-le nous aujourd'hui

pardonne-nous nos dettes comme nous aussi, nous avons pardonné

et ne nous porte pas vers la tentation, mais défends-nous du méchant

g) si vous pardonnez aux hommes, votre Père vous pardonnera                          6/ 14-15

si vous ne pardonnez pas, votre Père non plus ne pardonnera pas 

= le jeûne                                                                                                                      6/16-18

ne devenez pas comme les hypocrites au visage sombre , ils décomposent

leurs visages en vue d'apparaître comme jeûnant

en vérité je vous dis, ils ont leur récompense

parfume ta tête, lave ton visage pour ne pas apparaître aux hommes jeûnant

mais à ton Père qui voit dans le secret

ton Père qui regarde dans le secret te remettra

c)- orientation générale                                                                                                      6/19-21

ne thésaurisez pas des trésors sur la terre

mites et vers décomposent -  voleurs percent et volent

là où est ton trésor, là sera aussi ton cœur

3ème ensemble : la Sagesse chrétienne     ( la nouvelle "justice" au sens religieux juif )

1*- invitation à la Sagesse           en continuité avec Sagesse 1/2 6/12                                 6/22-23

importance du regard  (nourri du témoignage de Jésus)

la lampe du corps, c'est l'œil

si ton œil est simple, ton corps tout entier sera lumineux

si ton œil est méchant, on corps tout entier sera ténébreux

si donc la lumière qui est en toi est ténèbre, combien grande sera la ténèbre

2*- recommandations de "sagesse" en continuité avec L'Ancien Testament

  1. a) le rapport aux problèmes matériels : ne pas s'inquiéter

= le conflit intérieur Dieu-argent                                                                                         6/24

personne ne peut être au service de deux seigneurs

… il s'attachera à l'un et méprisera l'autre

vous ne pouvez pas être au service de Dieu et de Mamon

= les soucis quotidiens                                                                                                   6/25-37

ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez

et pour votre corps ce dont vous le vêtirez

la vie est plus que la nourriture et le corps plus que le vêtement

les oiseaux du ciel ne sèment ni ne moissonnent

votre Père céleste les nourrit - vous l'emportez sur eux

qui de vous en s'inquiétant peut ajouter à sa taille une seule coudée

au sujet du vêtement… les lis de la campagne ne peinent ni ne filent

Salomon dans toute sa gloire n'était pas revêtu comme un seul

si Dieu l'habille ainsi, ne le fera-t-il pas plutôt pour vous

ne vous inquiétez donc pas : que mangerons-nous, boirons-nous ou revêtirons-nous ?

les Nations recherchent tout ceci

votre Père céleste sait que vous avez besoin de tout ceci

= priorité du Royaume: cherchez d'abord le Royaume et sa justice                                                                                                tout ceci vous sera ajouté

ne vous inquiétez pas pour demain, demain s'inquiètera de lui-même

b)- le rapport aux autres : ne pas juger  prématurément                                               7/1-5

= ne jugez pas afin que vous ne soyez pas jugés, car

du jugement dont vous jugez, vous serez jugés

de la mesure dont vous mesurez, il sera mesuré pour vous

= pourquoi regardes-tu la paille qui est dans l'œil de ton frère

et la poutre qui est dans ton œil, tu ne la remarques pas

comment diras-tu à ton frère : laisse, que je jette dehors de ton œil la paille

et voici: la poutre est dans ton œil

= hypocrite, d'abord jette de ton œil la poutre et alors tu regarderas

correctement pour jeter dehors de l'œil de ton frère la paille 

exception pour les sacrements                                                                                         7/6

ne donnez pas ce qui est sacré aux chiens,

ne jetez pas vos perles devant les porcs

ils risquent de les piétiner et se retournant, de vous mettre en pièces

c)- le rapport à Dieu : demander, chercher, frapper     confiance vis-à-vis du Père    7/7-11

= demandez et il vous sera donné, cherchez et vous trouverez,

frappez et il vous sera ouvert    …

= qui est d'entre vous l'homme à qui son fils demande du pain

lui accordera-t-il une pierre

à qui son fils demande du poisson lui accordera un serpent

= si donc vous qui êtes méchants, savez donner de bons cadeaux à vos enfants

combien plus votre Père donnera de bonnes choses

à ceux qui lui demandent

invitation à poursuivre cette référence sur d'autres points                                                   7/12

tout ce que vous voudrez que les hommes fassent pour vous,

vous-aussi, faites-le pour eux

ceci est la Loi et les Prophètes

3*- recommandations de "sagesse" particulières aux chrétiens

  1. a) choisir la voie exigeante qui mène à la vie                                                              7/13-14

entrez par le passage étroit

large est le passage, spacieux le chemin qui emmène vers la perte

nombreux ceux qui entrent par lui

étroit le passage, resserré le chemin qui mène à la vie

peu nombreux ceux qui le trouvent

  1. b)

ayez garde des faux prophètes qui viennent auprès de vous

en vêtements de brebis et au dedans sont des loups rapaces

d'après leurs fruits vous les reconnaîtrez

on ne recueille pas sur des épines des raisins, sur des chardons des figues

tout arbre bon fait de beaux fruits,

l'arbre pourri fait des fruits méchants

un arbre bon ne peut faire des fruits méchants

et un arbre pourri faire de beaux fruits

tout arbre ne faisant pas un beau fruit est arraché et jeté au feu

d'après leurs fruits, vous les reconnaîtrez.

  1. c) "faire" la Parole, en la mettant en pratique

= déformations en verbalisme                                                                                 7/21-23

pas celui qui me dit: Seigneur, Seigneur, qui entrera dans le Royaume des cieux

mais celui qui fait la volonté de mon Père 

beaucoup diront: en ton nom, nous avons prophétisé - chassé des démons - fait

des gestes de puissance

je leur confesserai: jamais je ne vous ai connus

écartez-vous de moi, vous qui faites œuvre de l'iniquité

= construire sa maison sur le roc                                                                            7/24-25

quiconque entend ces paroles-ci, les miennes et les fait

sera assimilé à un homme avisé qui a construit sa maison sur le roc

la pluie est descendue - les fleuves sont venus - les vents ont soufflé …

la maison n'est pas tombée, car elle avait été basée sur le roc

= ne pas construire sur le sable                                                                              7/26-27                               quiconque entend ces paroles-ci, les miennes et ne les fait pas

sera assimilé à un homme insensé qui a construit sa maison sur le sable

la pluie est descendue - les fleuves sont venus - les vents ont soufflé …

la maison est tombée,  et sa chute était grande

transition         quand Jésus eut fini ces paroles-ci (11/1 13/53  19/1  26/1)            7/28-29

les foules étaient stupéfaites de son enseignement (22/33  13/54) car il les enseignait comme ayant autorité (9/8) et non comme leurs scribes


Méditation avec Hans Urs von Balthasar

Plus de souffle que toute la violence du monde….

Dieu n'aime jamais partiellement, il aime totalement, c'est le sens du mot catholique.

Jésus est le Fils unique de Dieu, qui nous fait comprendre ce qu'il "a vu et entendu" auprès du Père (Jn 3,32) : à savoir que ce n'est pas partiellement que Dieu aime, partiellement qu'il est juste.

Au contraire, à l'attaque du pécheur contre lui, ce n'est pas par le retrait de son amour qu'il répond. Il manifeste cela humainement en n'opposant pas à la force une force contraire, mais en offrant, dans la Passion, l'autre joue. Toute la violence du péché se déchaîne contre lui, justement "parce qu'il s'est fait Fils de Dieu" (Jn 19,7). Mais sa non-résistance a plus de souffle que toute  violence du monde.

L'attitude de Jésus n'est pas un programme politique, car il est clair (même pour lui) que l'ordre public ne peut pas renoncer au pouvoir pénal. (Cf. Mt 12,19; Lc 14,31; Mt 22, 7-13). Le Christ présente, en ce monde de violence, une forme, divine, de non-violence, qu'il a déclaré bienheureuse pour ses successeurs (Mt 5,5) et à l'exercice de laquelle il les invite ici.

L'Ancien Testament connaissait l'amour d'abord envers les membres de la tribu, ils étaient alors "le prochain". Dans le Christ, tout homme pour qui le Christ a vécu et souffert, est devenu le prochain. Aussi les chrétiens ont-ils, face aux "publicains" et aux "païens", à dépasser, à l'exemple du Christ,  la solidarité humaine limitée.

La vraie catholicité du chrétien consiste moins dans un laisser-faire extérieur que dans l'attitude intérieure: "aimez vos ennemis, priez pour vos persécuteurs; ainsi serez-vous fils de votre Père qui est aux cieux".

René Girard : la violence et le sacré

Avec deux concepts clés, le mimétisme et le bouc émissaire, le philosophe René Girard a remonté le temps, des origines du monde à nos jours, sur les traces de la violence « qui constitue le cœur véritable et l’âme secrète du sacré ». Pour parvenir au dernier concept de son triptyque : la révélation de l’innocence du bouc émissaire.

I. Le désir et le mimétisme

Au cœur de l’homme observe Girard, il y a le désir triangulaire, forme essentielle, ontologique, du désir humain.

On le retrouve aussi bien chez l’enfant que chez le snob, chez les fashion victims que chez les Don Juan. A ne désire pas un objet B pour ses propriétés particulières, mais parce que C, le médiateur ou le modèle, désire ou possède déjà l’objet B. Il n’y a pas d’autonomie du désir ou de ligne droite du sujet à l’objet. Au contraire, un triangle du désir se forme entre le sujet, le médiateur et l’objet. Ce triangle se modifie selon l’évolution du rapport entre le sujet et le médiateur.

Pour Girard, il existe deux sortes de médiation :

- l’une externe

- l’autre interne

Médiation externe :

Le médiateur est à des années-lumière du sujet, inaccessible.

C’est par exemple  le petit courtisan qui regarde Louis XIV, le  teenager américaine qui rêve de Marilyn, Sancho qui observe Don Quichotte.  Mais stars et rois ont tendance à disparaître, au profit d’un relatif égalitarisme qui fait que la médiation est le plus souvent interne.

Médiation interne :

Dans ce cas, le médiateur est non seulement un modèle, mais aussi un rival. Le sujet veut s’emparer de « l’être de son médiateur », et une rivalité naît entre les deux. Dans ce processus, l’objet du désir disparaît, ou presque, seul le médiateur compte.

Le désir triangulaire est en réalité profondément mimétique. En reprenant la phrase d’Aristote dans la Poétique, « l’homme se différencie des autres animaux en ce qu’il est le plus porter à imiter » (48b, 6-7), René Girard montre que le mécanisme mimétique procède en trois temps : désir, rivalité, et enfin crise.

Appelée « crise mimétique », cette dernière peut-être l’aboutissement d’un processus d’indifférenciation qui oppose des « doubles », chacun d’eux étant le modèle pour l’autre, mais aussi son rival : Abel et Caïn sont des exemples de  ces jumeaux rivaux, tout comme Remus et Romulus. La guerre civile, selon Girard, étant le summum de la guerre entre des doubles indifférenciés.

II. Le bouc émissaire

Girard emploie l’expression du bouc émissaire au sens large : quelles sont les racines de ce mécanisme collectif qui semble traverser l’ensemble des sociétés.

De la rumeur au progrom, du lynchage au massacre, toute une palette de violences fait appel à un ou plusieurs boucs émissaires. Pourquoi ? Parce que le bouc émissaire est un mécanisme qui permet de passer de « la guerre de tous contre tous » à « une guerre de tous contre un seul ».

Les étapes de ce mécanisme sont toujours les mêmes.

  1. Une société en crise (maladie, famine, meurtres en série, etc.).
  2. La désignation d’un bouc émissaire (étranger, malade réprouvé, ou simplement celui qui passe au mauvais endroit au mauvais moment).
  3. Le meurtre du bouc et la fin de la crise : la violence a contenu la violence.
  4. La paix retrouvée conforte la société dans le bien-fondé de la mise à mort du coupable désigné.

Au final, l’unité sociale est reconstituée sur le dos du bouc, lequel est divinisé, mythifié à travers un récit. C’est toute l’histoire de l’humanité : la naissance des sociétés et de leurs religions repose entièrement sur le meurtre fondateur du bous émissaire. Pour résoudre les crises mimétiques ultérieures, les sacrifices répèteront rituellement ce meurtre. Le Carnaval en porte les traces à travers l’indifférenciation de la foule, les transes collectives, le sentiment de rivalité grandissante ; souvent d’ailleurs la fête s’achève par un meurtre simulé qui rappelle celui du bouc émissaire et la résolution de la crise mimétique.

La figure du bouc émissaire montre son double visage : il est haï puisqu’il est à l’origine de la crise mimétique, mais il est en même temps divinisé puisque c’est la mort qui permet à l’ordre social d’être rétabli. Dieu a besoin du diable. Le bouc émissaire est comme le pharmakon  grec, à la fois le mal et le remède, haï et divinisé.

C’est l’image évangélique de « Satan qui expulse Satan ».

III. La révélation

L’innocence du bouc émissaire est révélé avec le judaïsme, et plus encore avec le christianisme : du (non) sacrifice d’Abraham jusqu’à la mort du Christ, les textes dévoilent ces « choses sacrées depuis la fin du monde ».

A l’image de ce  récit du centurion romain commentant la mort de Jésus : « Assurément, cet homme était vraiment le fils de Dieu. » Jésus meurt à la place des hommes en portant « le péché du monde ». Mais il révèle en même temps sa propre innocence et celle de tous les boucs émissaires qui l’ont précédé.

C’est le moment clef du christianisme, puisque l’abandon de la recherche des boucs émissaires correspondrait à la recherche des causes réelles des phénomènes. C’est l’impulsion décisive qui conduit aux sciences modernes. Mais dans le même temps, une fois le mécanisme révélé, la crise mimétique semble devoir gagner en intensité, sans possibilité de détourner la violence.

Dans Achever Clausewitz, Girard appelle à imiter J.C., seul être qui n’a jamais imité et n’est donc pas sous l’emprise du désir mimétique. Cette imitation qui consiste à être « frères dans le Christ pour être fils de Dieu » est baptisée médiation intime, afin de la distinguer des médiations externe et interne.

Elle s’exprime à travers l’image du bon Samaritain qui ne pose plus la question de savoir qui est son prochain, mais celle, authentiquement catholique, de savoir comment se faire le prochain de l’autre.

Mise à jour le Samedi, 22 Février 2014 17:32
 
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