Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année B : 32ème Dimanche du temps ordinaire


Actualité

Il apparaît difficile de profiter de la réflexion de Marc sans situer ce passage dans la continuité de la pensée dont il cherche à nous enrichir. Il n'est pas interdit de donner à la mise en garde contre les scribes et à l'exemple de générosité de la veuve une valeur d'exemple. Les déformations religieuses des premiers sont loin d'avoir disparues et il est toujours bénéfique de sortir de leur discrétion certaines générosités. Peut-être cette orientation était-elle celle de la tradition dont Marc disposait lorsqu'il entreprenait sa rédaction. Pourtant, en choisissant de l'insérer dans son œuvre  à la place actuelle, il tenait à nous suggérer un complément d'approfondissement distinct. C'est celui-ci qu'il nous faut garder en évidence.


Evangile 

Evangile selon saint Marc 12 /38-44

Cinquième développement : la passion-résurrection éclaire la marche de l'histoire - le temps de l'Eglise - Premier éclairage : les bases de toute communauté chrétienne 

(inclusion mettant en garde contre la vanité des scribes)

Et dans son enseignement, il disait : Prenez garde aux Scribes

qui veulent marcher en longues robes et recevoir des salutations sur les places publiques et des premiers sièges dans les synagogues et des premiers divans dans les festins

Eux qui dévorent les maisons des veuves et prient longuement en apparence

ceux-ci recevront une sentence de jugement d'autant plus excessive

c') Offrande de la veuve dans le Temple 

Et s'étant assis juste en face de la salle du Trésor il considérait comment la foule jetait de la monnaie dans la salle du trésor

et de nombreux riches jetaient beaucoup

Et, étant venue, une unique pauvre veuve jeta deux sous, c'est-à-dire un quart d'as

Et, ayant appelé ses disciples auprès de lui, il leur dit:

en vérité, je vous dis, cette pauvre veuve a jeté plus que tous ceux qui jettent dans la salle du trésor

car tous ont jeté de leur surplus. Or celle-ci, de son manque, a jeté tout autant qu'elle avait, sa subsistance entière.

Complément omis par la liturgie :

La liturgie opère une coupure entre les versets retenus dimanche dernier et le passage d'aujourd'hui. Ceci est fort dommage car 1. Jésus alertait sur les limites de l'enseignement rabbinique au sujet du messie, précisant ainsi la remarque qui situait le scribe comme "n'étant pas loin du Royaume de Dieu" 2. Cette mention constituait une des pièces du cinquième développement et en confirmait la présentation en chiasme. Depuis qu'il a affirmé que "Dieu n'est pas un Dieu de morts, mais un Dieu de vivants", Marc nous présente le deuxième versant de la "marche de l'histoire", à savoir le temps de l'Eglise. Jésus ressuscité est désormais "Seigneur, assis à la droite de Dieu".

Voici le texte concerné :

Et répondant, Jésus disait, en enseignant dans le Temple :

"Comment les scribes disent-ils que le Christ est fils de David ? David, lui, a dit dans l'Esprit-Saint : Le Seigneur a dit à mon Seigneur: sois assis à ma droite jusqu'à ce que j'aie posé tes ennemis dessous tes pieds. David, lui, le dit Seigneur, et d'où est-il son fils ?"

Et la foule nombreuse l'entendait avec plaisir.

Contexte des versets retenus par la liturgie

* Une fois de plus, "l'écoute" de ce passage - et donc son commentaire - sont tributaires de l'attention que l'on porte au contexte. Il n'est pas interdit "d'extraire" la mise en garde contre les scribes et la générosité de la veuve en vue de leur donner une portée moralisante indépendante. Peut-être cette orientation a-t-elle été le cadre où Marc a puisé la tradition qu'il partage avec Luc. Mais, en choisissant de l'insérer dans son œuvre  à une place précise, il tenait à nous suggérer un complément d'approfondissement distinct.

Matthieu, Marc et Luc rapportent tous un "enseignement au Temple" à la veille de la passion. Entre eux certains thèmes sont assez proches mais leurs exposés sont loin d'être identiques. Matthieu, en un long chapitre (23/1-36), développe ce qui a trait au rejet du Royaume par les responsables juifs. Il précise sous forme de controverses les ruptures entre Jésus et le judaïsme. Nous retrouvons les discussions concernant l'impôt à César, la résurrection des morts et les prescriptions de la Loi. En finale, il regroupe longuement les reproches de Jésus à l'égard des comportements en 7 points pratiques d'hypocrisie. Il amorce ensuite sans transition, mais "hors du Temple", l'annonce de sa destruction.

Luc "anticipe" dans son œuvre certains éléments du dernier discours au Temple. Ainsi, au départ de "la montée vers Jérusalem" correspondant au temps de l'Eglise, il a glissé la question du plus grand commandement pour introduire la parabole du bon samaritain (10/25-58). Au cours de cette montée, il a mis en garde les responsables chrétiens contre les déviations concrètes qui guettent ceux dont la mission est l'enseignement. A cette place (11/37-53), il a inséré tout naturellement une longue liste de critiques à l'encontre des pharisiens et des légistes. De ce fait, l'enseignement final au Temple est très court. Nous y trouvons la mise en garde contre les scribes et l'offrande de la veuve. Il enchaîne ensuite directement sur la ruine de Jérusalem.

Marc "rebondit" sur les mêmes événements en leur donnant une autre perspective. Tout d'abord, il "cadre" les événements des derniers jours à Jérusalem entre deux "entrées" de Jésus : l'événement dit "des rameaux" et le discours sur l'ultime retour. La première rappelle les traits essentiels de l'engagement historique de Jésus… la seconde évoque la fin de l'histoire et le rassemblement des élus. L'évangéliste détermine ainsi un cinquième développement, où il propose une réflexion sur la "marche de l'histoire" à la lumière de la mort-résurrection de Jésus.

Lors d’une première lecture, il n'est pas facile de trouver ce fil conducteur, sans doute en raison des "souvenirs" que nous conservons de Matthieu et de Luc. Pourtant Marc adopte sa méthode habituelle de composition : le chiasme. A cette lumière, l'ossature apparaît sous la forme habituelle de deux versants convergeant vers un centre. Naturellement ce centre ne peut se rapporter qu'à la résurrection"Dieu est le Dieu des vivants". Le premier versant évoque en mode symbolique la dramatisation consécutive à l'engagement historique de Jésus : a) simplicité de l'incarnation… b) purification du Temple… c) contestation de Jésus-Messie… d) refus du Fils = vignerons homicides… e) piège politique = Dieu et César…

Le deuxième versant fournit leur éclairage aux passages de ces dimanches : e') le plus grand commandement… d') le Messie selon les Ecritures = plus que fils de David… c') l'offrande de la veuve… b') la fin du Temple et l'ouverture à toutes les nations… a') l'entrée de Jésus à la fin des temps et le rassemblement des élus… Il est facile d'y discerner une présentation du "temps de l'Eglise" et cette référence donne aux éléments de ce deuxième versant leur tonalité.

Le symbolisme de la veuve ne peut manquer alors de s'appliquer à l'Eglise après la résurrection. Les communautés chrétiennes se trouvent désormais privées de la présence "physique" de Jésus et leur engagement missionnaire peut sembler bien minime malgré les résultats encourageants des années qui ont suivi la résurrection.

En outre la résistance du judaïsme était double. A l'opposition violente des milieux de Jérusalem s'ajoutait l'influence larvée des prédicateurs juifs itinérants. Les Actes des Apôtres (15/1) nous renseignent sur la crise qui motiva la première "assemblée de Jérusalem" vers 48-49. A Antioche, "certaines gens descendus du Judée enseignaient aux frères : 'si vous ne vous faites pas circoncire suivant l'usage qui vient de Moïse, vous ne pouvez pas être sauvés'. Les versets suivants des Actes précisent qu'il s'agissait de "certaines gens du parti des pharisiens qui étaient devenus croyants" et l'épître aux Galates (2/12) précise encore davantage en parlant de "certaines gens de l'entourage de Jacques".

Ces renseignements nous aident à comprendre la mise en garde contre les scribes. Il ne s'agit pas d'un "doublet" par rapport aux conseils généraux que Jésus adresse par ailleurs pour bien différencier son enseignement de celui des scribes. Il s'agit d'un souci très concret qui affecte l'avenir de la pensée que les apôtres commencent à diffuser. Le style abrupt de ces versets les situe en inclusion, mais ce rappel est très compréhensible pour que porte du fruit l'attitude totalement désintéressée de la veuve.

* A l'origine, il est possible que le passage de ce dimanche ait appartenu à deux groupes de textes d'orientations différentes. Le premier devait analyser l'attitude des scribes dont l'opposition avait pesé d'un grand poids dans la condamnation de Jésus et dont l'influence continuait de s'exercer à l'encontre de la jeune communauté chrétienne. Lors de la condamnation de Jésus, Marc les associera aux grands prêtres et aux anciens. Ici, nous avons peut-être la trace de la forme qu'avaient adoptée les écrits antérieurs aux évangiles. Le rassemblement des souvenirs s'opérait sans doute en fonction de "mots-crochets" qui aidaient la première prédication. Le deuxième groupe évoquait quelques conduites exemplaires. La pauvre veuve était sans doute présentée en exemple de générosité.

Nous pouvons remarquer que les critiques contre les scribes portent essentiellement sur des attitudes extérieures : vanité extérieure - prestige conféré par leur rôle d'interprètes de la Loi - souci des préséances. Au temps de Jésus, le fond de leur doctrine les rendait proches de son enseignement - leur connaissance des Ecritures aurait dû les ouvrir à une conception du Messie renouvelée. Malheureusement, leur vanité les a déformés et égarés. Leur opposition semble avoir été suscitée surtout par la jalousie : Jésus se portait sur leur terrain sans appartenir à leurs écoles. Au temps où Marc écrit, les prédicateurs chrétiens s'investissent dans une mission assez semblable à celle des scribes. Les uns s'appuyaient sur la Loi et en donnaient un commentaire autorisé, les prédicateurs chrétiens s'appuient sur un "Evangile" qui a pris corps en exposé et commentaire du témoignage historique de Jésus.

Renseignements concernant les détails de ces épisodes

Les scribes ou Docteurs de la Loi. A l'origine il s'agissait d'officiers publics qui figuraient au nombre des rares personnes qui maîtrisaient l'Ecriture. Outre les écrits religieux, ils assuraient la rédaction des documents légaux ainsi que les comptes du Trésor. Après le retour de l'exil, ils s'attachèrent exclusivement aux affaires religieuses. Ils prirent ainsi de plus en plus d'importance comme gardiens et interprètes de la Loi tandis que les prêtres s'occupaient du culte et des sacrifices dans le Temple. Héritiers de l'autorité légale, ils occupaient dans les synagogues des places spéciales tournées vers le peuple.

Dans leurs déplacements ils revêtaient le "talith", manteau réservé aux rabbins. Il devait se porter "traînant" faisant ainsi ressortir les "franges" que tout israélite pieux portait aux quatre coins de son vêtement. Il s'agissait d'une bande de tissu comportant un fil bleu en rappel des commandements. Ils se faisaient payer pour les conseils qu'ils donnaient dans l'interprétation de la Loi ou des contrats publics. Ils vivaient également des oboles du Temple. Les honoraires prohibitifs qu'ils réclamaient parfois, étaient une première manière de "dévorer les biens des veuves".

Les veuves : dans le système économique de l'époque, en raison de leur solitude, les veuves représentaient un cas typique de malheur : elles n'avaient pas droit à l'héritage de leur mari et, de ce fait, restaient dépendantes de leur belle famille ou de leurs enfants, elles étaient sans défense et, à moins d'un nouveau mariage, elles avaient perdu l'espoir de la fécondité, bénédiction de Dieu.

Cependant, comme l'orphelin et l'étranger, elles étaient l'objet d'une protection spéciale de la Loi juive, le Seigneur se faisant leur défenseur et leur "vengeur". "Maudit celui qui biaise avec le droit de l'émigré, de l'orphelin et de la veuve" (Deutéronome 27/19) 

Les offrandes du Temple : dans le parvis des femmes étaient disposée, au Nord, la "salle du Trésor" d'où émergeaient treize troncs, en forme de corne de bélier renversée, destinés à recevoir les offrandes d'argent. De là l'argent était transféré dans l'une des nombreuses pièces construites dans la cour intérieure du Temple. Celle-ci était appelée "chambre des sicles" et abritait une fortune, car les particuliers pouvaient également y abriter leur argent.

Les offrandes étaient apportées par les juifs de Palestine, mais aussi par tous les juifs dispersés dans le monde romain et qui se rendaient régulièrement à Jérusalem pour leurs pèlerinages. Tout juif de sexe masculin était, dès l'âge de vingt ans, assujetti à une taxe d'un demi-sicle. Il pouvait soit la remettre aux émissaires du Sanhédrin, soit l'apporter lui-même au Temple. Les fidèles ne déposaient pas eux-mêmes leurs pièces dans les troncs, ils déclaraient au prêtre, à voix audible, le montant de leur offrande et sa destination.

Les dépenses du Temple étaient considérables. Chaque jour deux agneaux étaient sacrifiés, mais les liturgies des grandes fêtes prévoyaient un plus grand nombre d'offrandes d'animaux. Les fournitures en bois, huile, vin, blé, encens étaient loin d'être négligeables. Sans compter l'entretien de l'immense bâtiment qui constituait le Temple et le salaire des prêtres et scribes qui l'animaient.

Plusieurs sortes de monnaies circulaient dans le Moyen-Orient, mais, seule la monnaie juive était admise pour les offrandes au Temple. Des changeurs assuraient la conversion. Dans ce passage, pour se faire comprendre de ses lecteurs païens, Marc s'exprime en équivalent de monnaie romaine. Celle-ci avait pour unité le denier d'argent, salaire habituel d'une journée de travail. Le denier était divisé en 16 as de bronze. Le quart d'as devait être une des plus petites pièces en usage.

Remarque : si nous prenons au premier degré l'attitude de la veuve, une certaine hypocrisie apparaît. Compte tenu des lois de solidarité et d'hospitalité de l'époque, si elle donne tout ce qu'elle a pour vivre, son entourage doit la prendre en charge !


Piste possible de réflexion : Ce n'était qu'un quart d'as… et pourtant !

Indispensable "mise en perspective" des textes de ce dimanche

La chose n'est pas facile. Le découpage liturgique de cette fin d'année a morcelé le cinquième développement et n'a pas fourni l'occasion d'en préciser la pensée. Sans entrer dans trop de détails, il est pourtant nécessaire de combler cette lacune, car elle handicape les deux textes qui composent le passage de ce dimanche.

Le quatrième développement éclairait plusieurs secteurs de la vie chrétienne en référence à trois annonces de la passion-résurrection. Le sixième développement sélectionnera les souvenirs que les chrétiens gardaient en mémoire relativement à la condamnation et à la mort de Jésus. De façon "logique", le cinquième développement propose une réflexion sur la "marche de l'histoire".

Il nous faut faire abstraction de la proximité du drame de la croix, et lire ce développement pour lui-même. En forme d'enseignements ou de controverses à Jérusalem, l'évangéliste embrasse l'histoire universelle à la lumière de l'incarnation de Jésus. Pour ce faire, il "cadre" les événements des derniers jours entre deux "entrées" de Jésus : l'événement dit "des rameaux" et la vision de l'ultime retour. La première entrée invite à remonter "en amont"; elle intègre les traits essentiels du ministère historique de Jésus… la seconde tourne notre regard "en aval"; elle anticipe la marche de l'Eglise après la résurrection et évoque une fin de l'histoire en rassemblement des élus.

Marc adopte sa méthode habituelle de composition, à savoir le chiasme. A cette lumière, l'ossature apparaît sous la forme habituelle de deux versants convergeant vers un centre.

Naturellement le centre ne peut se rapporter qu'à la résurrection. D'où le passage où Jésus rappelait aux sadducéens incrédules que "Dieu est le Dieu des vivants, et non le Dieu des morts".

Le premier versant évoque en mode symbolique la dramatisation consécutive à l'engagement historique de Jésus. Nous en retrouvons facilement les étapes : a) simplicité de l'incarnation… b) nouvelle orientation religieuse aboutissant à la purification du Temple … c) contestation de la messianité de Jésus, refus de le situer en pierre angulaire… d) violent refus du Fils illustré par la parabole des vignerons homicides… e) impossibilité de réduire à un plan politique le drame de la croix, rappel de l'enseignement séparant Dieu et César …

Le deuxième versant fournit leur éclairage aux passages de ces dimanches. Marc y évoque la communauté chrétienne en situation d'après la résurrection. Il est facile d'y discerner une présentation du "temps de l'Eglise" et cette référence donne aux éléments de ce deuxième versant leur tonalité. e') l'enseignement concernant le plus grand commandement invite à un travail d'intelligence pour aller au-delà de l'enseignement passé concernant Dieu… d') les Ecritures elles-mêmes se trouvent dépassées ; Jésus ressuscité se révèle plus que fils de David, il est "Fils de Dieu" assis à la droite du Très Haut… c') l'église est désormais privée de la présence "physique" de Jésus et se trouve exposée au mépris ; son action est semblable à l'offrande de la veuve… b') la fin du Temple est prévisible et ne doit pas inspirer de crainte, car elle marquera l'ouverture à toutes les nations… a') l'entrée de Jésus à la fin des temps doit être conçue comme le rassemblement des élus et non pas comme un cataclysme…

Le symbolisme de la veuve s'applique alors tout naturellement à l'Eglise après la résurrection. Même si nous nous exprimerions autrement, ce rapprochement ne fait pas difficulté. Au lendemain de Pâques, la présence invisible du ressuscité n'avait pas la même chaleur que le partage quotidien qui irradiait l'aventure galiléenne. Par ailleurs, au temps où Marc écrit, l'engagement missionnaire des communautés chrétiennes pouvait sembler bien minime malgré les résultats encourageants des années qui avaient suivi la résurrection.

La résistance du judaïsme ne s'était pas relâchée mais elle se révèlait double. A l'opposition violente des milieux de Jérusalem s'ajoutait l'influence larvée des prédicateurs juifs itinérants. Les Actes des Apôtres (15/1) nous renseignent sur la crise qui motiva la première "assemblée de Jérusalem" vers 48-49. A Antioche, "certaines gens descendus du Judée enseignaient aux frères : 'si vous ne vous faites pas circoncire suivant l'usage qui vient de Moïse, vous ne pouvez pas être sauvés'. Les versets suivants des Actes précisent qu'il s'agissait de "certaines gens du parti des pharisiens qui étaient devenus croyants" et l'épître aux Galates (2/12) précise encore davantage en parlant de "certaines gens de l'entourage de Jacques".

Ces renseignements nous aident à comprendre la mise en garde contre les scribes. Il ne s'agit pas d'un "doublet" par rapport aux conseils généraux que Jésus adresse par ailleurs pour bien différencier son enseignement de celui des scribes. Cette mise en garde répond au souci très concret qui affecte l'avenir de la pensée que les apôtres commencent à diffuser.

Le style abrupt de ces versets les situe en inclusion, mais ce rappel est très compréhensible. Le poids "intellectuel" des scribes juifs "dévore" l'action discrète de convertis qui n'ont pas une formation aussi poussée en ce qui concerne les Ecritures.

Partant de ce fil conducteur, nous pouvons percevoir et exprimer en clair ce que l'évangéliste propose à notre réflexion "actuelle".

L'Eglise = lieu où Jésus poursuit sa présence et continue d'enseigner les siens

* Le Temple de Jérusalem se présentait en deux parties bien distinctes : le parvis extérieur offrait l'aspect d'une vaste cour bordée de portiques, longue d'environ 500 mètres et large de 250 à 300 mètres. Ce "parvis des gentils" était accessible à tous, même étrangers. Au centre s'élevait une seconde plate-forme exclusivement réservée aux juifs. Sur cette terrasse les bâtiments délimitaient trois cours successives : le parvis des femmes, le parvis d'Israël et le parvis des prêtres.

Le parvis des femmes était ainsi appelé car les femmes ne pouvaient pénétrer plus avant. Il était entouré de portiques et de salles destinées aux divers services du Temple. Il abritait la "salle du Trésor" d'où émergeaient treize troncs, en forme de corne de bélier renversée, destinés à recevoir les offrandes d'argent. De là l'argent était transféré dans l'une des nombreuses pièces construites dans la cour intérieure du Temple. Celle-ci était appelée "chambre des sicles" et abritait une fortune, car les particuliers pouvaient également y abriter leur argent.

Les offrandes étaient apportées par les juifs de Palestine, mais aussi par tous les juifs dispersés dans le monde romain et qui se rendaient régulièrement à Jérusalem pour leurs pèlerinages. Les fidèles ne déposaient pas eux-mêmes leurs pièces dans les troncs, ils déclaraient au prêtre, à voix audible, le montant de leur offrande et sa destination. Ceci explique que Jésus, tout comme ses amis, semble informé du degré de générosité.

Plusieurs sortes de monnaies circulaient dans le Moyen-Orient, mais, seule la monnaie juive était admise pour les offrandes au Temple. Des changeurs assuraient la conversion. Dans ce passage, pour se faire comprendre de ses lecteurs païens, Marc s'exprime en équivalent de monnaie romaine. Celle-ci avait pour unité le denier d'argent, salaire habituel d'une journée de travail. Le denier était divisé en 16 as de bronze. Le quart d'as devait être une des plus petites pièces en usage.

* Alors que Luc ne retiendra pas cette précision, Marc précise que Jésus est assis…. C'était la position du maître qui enseigne ses disciples. Marc la rapproche du passage précédent qui évoquait nettement la résurrection : "Le Seigneur a dit à mon Seigneur : sois assis à ma droite". Mais il lui confère une résonance concrète en précisant que Jésus est assis "en face de la salle du trésor". C'était le lieu indispensable pour assumer les besoins matériels qu'engendrait la vie religieuse du Temple, il anticipe le lieu "fragile" qui s'imposera à la communauté pour assumer les besoins matériels de sa vie interne et de la mission.

La résurrection de Jésus ne tourne pas vers un monde angélique irréel ; elle suscite un engagement de résurrection dans le tissu concret de l'existence quotidienne. Indirectement, Jésus continue d'éclairer la dimension matérielle de l'engagement chrétien. Au regard du Seigneur, l'état d'esprit prévaudra toujours sur le don. Il n'est donc pas indifférent à la manière dont le disciple s'associe à une responsabilité commune… ce que l'auteur traduit en précisant que Jésus considérait comment la foule jetait de la monnaie dans le tronc.

Aujourd'hui, il serait injuste de reprocher à l'Eglise d'occulter ces deux points. La liturgie retrouve la simplicité et la spontanéité des origines. La figure du Christ-Roi s'estompe derrière la présence du Christ d'Emmaüs, accompagnant nos routes et ne nous dispensant pas miraculeusement de nos responsabilités. L'enseignement chrétien se nourrit d'évangile et intègre une dimension sociale qui s'efforce de répondre aux multiples évolutions de notre époque.

L'Eglise = communauté de gens simples soucieux de participer

* Dans le système économique d'autrefois, en raison de leur solitude, les veuves représentaient un cas typique de malheur : elles n'avaient pas droit à l'héritage de leur mari et, de ce fait, restaient dépendantes de leur belle famille ou de leurs enfants, elles étaient sans défense et, à moins d'un nouveau mariage, elles avaient perdu l'espoir de la fécondité, bénédiction de Dieu.

Cependant, comme l'orphelin et l'étranger, elles étaient l'objet d'une protection spéciale de la Loi juive, le Seigneur se faisant leur défenseur et leur "vengeur". "Maudit celui qui biaise avec le droit de l'émigré, de l'orphelin et de la veuve" (Deutéronome 27/19) 

* Nous avons dit le symbolisme que l'évangéliste associait à ce rapprochement en situation. Depuis la résurrection, les chrétiens sont privés de la présence physique de Jésus. En lisant les témoignages, nous percevons la chaleur d'amitié qui en rayonnait et il nous arrive de regretter cet apparent "éloignement". Heureusement, le recul des siècles et la fatalité ont contribué à nous faire vivre autrement une même intimité. Il en était sans doute de même pour Marc. Le dernier verset de son évangile situe Jésus à la fois comme celui qui a été "enlevé au ciel où il s'est assis à la droite de Dieu" et celui qui agit avec ses disciples et "confirme la Parole par les signes qui l'accompagnaient"…

En leur majorité, les premiers chrétiens, comme les apôtres, n'appartenaient pas aux classes aisées de leurs nations. Dès les origines une volonté de partage avait marqué leur communauté. Dans les Actes des Apôtres, Luc mentionne particulièrement l'aide aux veuves en service quotidien, mais il mentionne également les tensions qui nécessitèrent l'institution des diacres. Les communautés lointaines devaient particulièrement répondre aux qualités que l'évangéliste confère au symbolisme de la veuve : une foi commune l'emportait sur la diversité des milieux d'origine, le témoignage impliquait une rupture de fond avec l'environnement sans qu'il soit concevable qu'elle entraîne une séparation d'existence, les questions économiques pesaient d'un poids très concret en dépenses locales et en désir de soutenir plus largement les autres églises.

* Aujourd'hui, nous nous retrouvons dans la même situation, du moins dans nos pays. La seule différence qui peut nous affecter reste le souvenir d'une chrétienté, souvent mal connue et exaltée comme un idéal. Avant la destruction de Jérusalem en 70, les juifs convertis devaient être exposés à la même tentation. Dès lors nous comprenons la portée immédiate que Marc insuffle aux symbolismes qu'il choisit pour sa présentation.  .

L'Eglise = communauté convaincue de la fertilité de la semence dont elle dispose

* Dans son commentaire, Marc insiste sur le fait que la veuve avait donné "sa subsistance entière". Il nous suggère ainsi l'unité de destin entre cette femme et Jésus. Lui aussi avait tout donné. La condamnation à la croix était si commune que son supplice n'avait pas bouleversé en son temps l'ordre du monde. Et pourtant, moins d'un demi-siècle après les événements, son témoignage amorçait son rayonnement universel.

* Marc espérait que cette diffusion se poursuivrait. Pour lui il ne s'agissait certainement pas d'un rêve, sa confiance reposait sur sa foi. Il se souvenait d'un enseignement qui suggérait les virtualités que recèle un quart d'as lorsqu'il est semé en milieu fertile.

Il se souvenait de la parabole du semeur. Certes trois mauvais terrains refusaient de soutenir toute croissance. Il n'en demeurait pas moins que le bon terrain produisait trente, soixante ou cent pour un. Il se souvenait de la parabole de la graine de sénevé, "plus petite de toutes les graines, mais qui monte et devient la plus grande des plantes potagères, abritant les oiseaux qui viennent s'abriter sous son ombre".

Vingt siècles d'histoire de l'Eglise confirment cette fertilité du "quart d'as". Les livres évoquent souvent les fortes personnalités qui ont marqué certaines époques. A juste raison, nos mentalités modernes y sont moins sensibles que par le passé. Nous préférons souligner la valeur des chrétiens anonymes qui ont porté la foi jusqu'à nous. Ils ne pensaient guère à ce qui serait fait du peu qu'ils semblaient nous léguer; ils n'envisageaient pas d'en tirer des "mérites" éternels. Discrètement ils glissaient leur offrande dans le tronc d'une Eglise en devenir.

Aujourd'hui, les préoccupations concernant l'avenir de l'Eglise sont justifiées. Elles ont le mérite de donner plus d'importance à l'engagement des chrétiens et des chrétiennes "ordinaires". Sans s'attarder sur le passé, sans plus se perdre en supputations sur l'avenir, ils contribuent à la vie ou à la survie des communautés chrétiennes. Certains soulignent le contraste avec les "foules" de jadis. D'autres plus lucides osent les rattacher à ce qui a marqué la marche de l'Eglise depuis l'incarnation de Jésus dans notre monde, à savoir l'audace des semences lorsqu'il s'agit de l'évangile.

Ainsi Joseph Ratzinger : "l'avenir de l'Eglise ne peut venir et il ne viendra que des énergies de ceux qui ont de profondes racines et vivent de la plénitude de leur foi. Il ne saurait venir de ceux qui ne savent vivre qu'au rythme de l'instant" (Foi et Avenir) 

L'Eglise = communauté consciente des virus, internes et externes, qui la menacent

Avant de proposer l'exemple de la pauvre veuve, Marc a tenu à mettre en garde contre les scribes. Il s'agissait surtout de leur influence. Avant la chute de Jérusalem, certains scribes juifs étaient aussi missionnaires. Ils se révélaient influents auprès des groupes chrétiens disséminés dans les grandes villes. La connaissance des Ecritures leur permettait de contrer le rayonnement d'une communauté chrétienne moins bien formée aux annonces messianiques. Il est possible de percevoir en ce sens le symbolisme de ceux qui "dévorent les maisons des veuves", autrement dit qui annulent le rayonnement des chrétiens.

Nous avons parlé de ces recommandations comme d'une inclusion qui se justifiait en raison des difficultés qu'éprouvait la première communauté pour sortir du judaïsme et mieux connaître l'originalité d'une foi chrétienne alors naissante. Mais leur place en tête de cet ensemble témoigne également du réalisme de Marc. En tous temps et en toutes religions, il est facile d'observer un contraste entre l'engagement de nombreux fidèles, simples et efficaces sans prétention, et les tendances spontanées de responsables qui "récupèrent" un idéal commun plus qu'ils ne le servent.

L'évangéliste avait conscience que les responsables d'Eglise n'en étaient pas miraculeusement protégés. L'histoire nous confirme la réalité des trois reproches qu'il dénonce : vanité vestimentaire, salutations respectueuses, souci des préséances jusque dans les réunions privées. La pauvre veuve ne semble guère s'en soucier. Avant le Concile il en était de même pour les fidèles au vu de certains déploiements "hiérarchiques". Pourtant tous conviennent désormais de la cohérence d'une Eglise servante et pauvre avec le message qu'elle annonce.

Suite de la marche de l'Eglise…

Marc souligne comme étape suivante la destruction du Temple par les romains en 70. Au cours de cette perturbation, les rabbins perdront de leur influence. De leur côté les chrétiens auront à affronter de terribles persécutions. Pourtant la foi continuera à rayonner dans l'engagement de pauvres veuves qui n'hésiteront pas à la porter au péril de leur vie. "Le ciel et la terre passeront" mais leur exemple ne passera pas !…

Mise à jour le Samedi, 10 Novembre 2012 12:52
 
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