Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année B : 2ème Dimanche de l'Avent

 

  

 

Sommaire 

 

 

Actualité : Jean le danseur

Evangile : Marc 1/ 1-8

Contexte des versets retenus par la liturgie : portrait de Jean selon Marc

Piste de réflexion : simples précurseurs mais précurseurs indispensables

Actualité : Jean le danseur

« Naître, c’est sortir : mourir, c’est rentrer » (Proverbes du royaume d’Annan, recueillis par le P. Jourdain, des Missions Etrangères)

Saint Jean-Baptiste est un drôle de type. Quelle dégaine ! Pas excentrique, originale : c’est-à-dire fidèle à ses origines...de précurseur : « Et toi petit enfant, tu ouvriras la marche devant la face du Seigneur ». (Lc 1,76)

C’est une tâche très rude que celle  de  détruire les fausses attentes, celles qui portent sur un personnage de rêve  (Hérodiade s’en souviendra). Non, le sauveur n’est pas celui que vous croyez ! Moi le précurseur je n’ai  rien prévu pour vous plaire ;  je n’ai rien pour vous flatter. Et pourtant j’annonce la vraie joie ! La seule, l’unique! Dieu vient. Mais pas comme vous l’aviez prévu…..   Misères de nos fantasmes sans Dieu, misères de nos fantômes sur Dieu.

En fait, Jean-Baptiste, c’est un danseur. Comment annoncer le Verbe qui s’incarne et incardine, sinon en dansant ?  Sa marche, ses vociférations, ce sont  des danses, aux croisées du corps et de l’esprit. Son vêtement de ruminant, sa ceinture de garde, sa nourriture d’ascète, ce sont les munitions d’un corps fait pour la parole et pour la danse.

Jean le danseur. Ni danseur mondain, ni danseur-étoile. Danseur pour entraîner les hommes, tous les hommes,  sous les étoiles, jusqu’à la fin des lunes. Et nous, spectateurs troublés,   entrerons-nous  dans cette danse pour, de public, devenir peuple ?

Jean  ne danse ni pour les Pharisiens, ni pour les Sadducéens. Sans doute formé à la rigueur de ces Bolchoï, il en a  vite quitté les conservatoires et les  corps de ballet pour rejoindre la seule scène crédible : le désert, décor suprême abolissant toute décoration. C’est là qu’on ira le trouver, loin des écoles et des controverses, avec notre seule faim, notre seule soif, purs et libres…  Qu’il se trouve, à chaque génération, des hommes et des femmes qu’attire un tel chemin, voilà le grand mystère.

Justement, voici qu'ils convergent d’un peu partout. On les espérait  depuis longtemps : un loup et un agneau, un léopard et un chevreau, un veau, un  lionceau, une vache, une ourse, un lion, un bœuf……et des enfants, beaucoup d’enfants, des nourrissons même.

Des nourrissons? Ce n’est pas étonnant. Jean le danseur commença à danser très tôt, dans le ventre de sa mère. Visitation. Pendant les trois mois que Marie reste auprès d’Elisabeth sa cousine, Jean reçoit de  Jésus, à travers la ceinture charnelle des mamans,  les rudiments d’une danse nouvelle, les tressaillez-de-joie  des béatitudes en marche.

Depuis ces jours, il danse cette drôle de danse, cette danse inspirée par la plénitude de l’esprit,  danse tranchante  qui annonce le jugement en faveur des petits et des pauvres, contre les violents et les coupables. Le loup et l’agneau contemplent cette danse, fascinés, incrédules ? elle préfigure l’accomplissement d’une paix supraterrestre qui transformera la nature de l’humanité entière.  Alors oui,  un peuple étrange de nourrissons s’assemble pour se jouer du nid de la vipère.

Ce n’est pas pour lui que Jean danse et ce n’est pas sa danse qui provoque tout cela. Dernier prophète, Jean figure l’ultime octroi  des  possibilités humaines. Pour entrer au-delà, il faudra l’Autre, Celui qui vient, Celui dont moi, danseur, «  je ne suis  pas digne d’enlever les sandales ».

Il danse, il prépare le chemin, il confesse, il baptise.  Il y a le désert, il y a l’eau, il y a cette étrange assemblée. Bientôt il y aura l’Esprit, le feu. Et l’Eglise !

C’est la danse du feu ! Le feu de l’amour dévorant qui chasse des âmes  tout égoïsme  en le consumant ;  le feu qui consumera ceux qui n’osèrent point aimer : si je ne brûle pas de cet amour brûlant, je serai éternellement brûlé dans ce brasier-là. Ce feu me trempe au feu pour résister au feu.

Avis aux pharisiens et aux sadducéens, cet amour est infiniment plus qu’une simple morale.  Vipères ! Vous luisez d’écailles brillantes, mais au-dedans, tout n’est qu’ombre et poison. Sans feu,  froids, froids comme la pierre. De ces pierres pourtant……

Metanoiete ! Convertissez-vous ! C’est l’ultime mouvement de la danse.  Cela commence par l’esprit ! Changer d’état d’esprit pour le transmuter au feu,  et puis tourner son corps pour entrer dans la danse : la justice et la miséricorde s’enlacent  et mettent fin au vieux débat des anges ; elles s’établissent ensemble sans contradiction.

Pour Jean, cela se terminera aussi par une danse.

« La fille d’Hérodiade fit son entrée, elle dansa et elle plut. » (Mc6, 22) Danse pour séduire, danse du monde pour  le monde, danse de la fillette sans joie,  ni désir propre : elle obtiendra pour une mère dégénérée,  la tête de celui qui, nourrisson,  tressaillant de joie  dans le sein d’une mère générante, se rendit  à l’appel du Désir infini.

Evangile

Evangile selon saint Marc 1/1-8

Thème et plan de l'évangile de Marc: Commencement de la Bonne Nouvelle de Jésus. Christ. Fils de Dieu

1er temps du commencement : actualisation de l'annonce des prophètes

Selon ce qui est écrit en Isaïe le prophète :

a) action: Voici : j'envoie mon messager devant ta face. Il préparera le chemin (Malachie 3/1)

b) parole: voix de celui qui clame dans le désert : apprêtez le chemin du Seigneur, aplanissez ses sentiers (Isaïe 40/3)

arriva Jean

a) action: en baptisant dans le désert

b) parole: et en proclamant un baptême de conversion pour un pardon de péchés

2ème temps du commencement : ministère de Jean-Baptiste

a) action: Et s'en allait auprès de lui tout le pays de Judée et tous les habitants de Jérusalem et ils étaient baptisés par lui dans le fleuve Jourdain en confessant leurs péchés

inclusion J-Baptiste: Jean était revêtu de poils de chameau et d'une ceinture de peau autour de la hanche et mangeant des sauterelles et du miel sauvage

b) parole: et il proclamait en disant: vient plus fort que moi derrière moi

inclusion J-Baptiste: je ne suis pas digne, en me courbant, de délier la courroie de ses sandales

Moi, je vous ai baptisés d'eau, lui vous baptisera d'Esprit-Saint

Contexte des versets retenus par la liturgie

* Marc construit la présentation du "commencement" selon la disposition littéraire du chiasme. Rappelons qu'il s'agit d'une composition littéraire familière aux Anciens mais totalement abandonnée par la suite. Nous en avons de nombreux exemples dans les lettres de Paul, dans les évangiles de Matthieu et de Jean et nous la retrouverons souvent chez Marc. Il est donc utile de rappeler son "fonctionnement" sous le mode A B C D C' B' A': un premier enchaînement A B C conduit vers un centre D, c'est là que l'auteur exprime le "cœur" de sa pensée. Il poursuit en composant un deuxième versant symétrique du premier C' B' A'.

Le passage de ce dimanche amorce le premier versant d'un chiasme que nous pouvons appeler "L'entrée du Royaume approché en Jésus". Il est intéressant de prendre connaissance des versets suivants pour éclairer le sens que Marc donne à la totalité de ce premier versant.

3ème temps du commencement : venue de Jésus vers Jean

Il arriva en ces jours-là :

a) action: Jésus vint de Nazareth de la Galilée et fut baptisé dans le Jourdain par Jean

centre du chiasme

et aussitôt, en montant hors de l'eau, il vit les cieux se déchirant et l'Esprit comme une colombe descendant vers lui

et une voix arriva hors des cieux : Toi, tu es mon Fils, le Bien-Aimé. En toi, je me suis complu

suit le deuxième versant symétrique: séjour de Jésus au désert et première prédication en Galilée

* Marc n'a aucun texte se rapportant à la naissance, l'enfance et la jeunesse de Jésus. Pour lui, le "commencement" se situe au départ de la prédication adulte. Pour l'évangéliste, ce mot a une portée plus vaste qu'une indication chronologique, il invite à considérer le témoignage historique de Jésus comme le premier temps d'une grande aventure, appelée à se prolonger dans le "temps de l'Eglise".

Le plan de son œuvre est concentré dans le premier verset. Dimanche dernier, nous parlions de cette "progression de découverte": Jésus - Messie - Fils de Dieu. Au départ, le lecteur est invité à "serrer de près" le témoignage concret de Jésus; il ne peut qu'être sensible aux lignes messianiques qui sont à la source de cet engagement. Ainsi s'opère le passage de Jésus à Messie. Mais un certain nombre d'ambiguïtés demeurent. Elles affectent le "style" de messianité que Jésus a adopté et surtout la "personne" de Celui qui est présenté en Messie. C'est en approfondissant la passion-résurrection que Marc invite son lecteur à poursuivre sa "découverte" et à dépasser le stade de "Jésus-Messie" pour le reconnaître "Fils de Dieu".

Nous retrouvons la même progression dans la première finale de Jean lorsqu'il s'explique lui-aussi sur la composition de son œuvre. "Les signes" qui ont été sélectionnés dans ce livre "ont été mise par écrit afin que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu'en croyant vous ayez la vie en son nom." (20/31)

* La figure de Jean-Baptiste émerge des 2ème et 3ème dimanches de l'Avent. En année B, les textes sont extraits de deux évangélistes différents, Marc et Jean. Le passage de ce dimanche, passage "selon Marc", est le seul passage selon Marc que proposera la liturgie au cours des trois années.

En raison de sa brièveté, la tendance est forte de le "compléter" par les renseignements que nous fournissent les autres évangiles. Il faut résister à cette "tentation" et traiter Marc "en tant que Marc". Il est raisonnable de supposer que l'évangéliste disposait de nombreux renseignements sur Jean-Baptiste, son ministère et son influence. Il opère donc un choix restrictif et il "parle" par ses silences tout autant que par la disposition littéraire qu'il choisit.

Nous pouvons repérer le style dépouillé qui le caractérise, rythmé et rapide. .

 Voici le bilan Jean-Baptiste selon Marc

Il est rapidement emprisonné (1/14) avant le ministère de Jésus en Galilée. L'existence de ses disciples est évoquée lors d'une discussion sur le jeûne (2/18). Son influence et l'évocation de sa résurrection se retrouvent dans la diversité des opinions sur Jésus lorsque le nom de ce dernier "est devenu célèbre" (6/14) "On disait: Jean le Baptiste est ressuscité des morts, d'où les pouvoirs miraculeux qui se déploient en sa personne". Hérode lui-même semble adopter ce jugement.

Marc inclut dans son œuvre le récit de l'exécution de Jean-Baptiste. (6/17). Ce récit constitue un hommage qui dépasse une simple mise en garde contre "le levain des pharisiens et le levain d'Hérode".

Une dernière fois, Marc mentionne que "tout le monde tenait que Jean avait été réellement un prophète"(11/30) lors de la discussion sur l'origine de son baptême, renvoyant à la question concernant la source de l'autorité de Jésus.

Il manque donc, outre les récits de sa conception, de sa naissance et de sa vie en ermite, les doutes de Jean lorsqu'il est dans sa prison et qu'il est informé des premières "œuvres" de Jésus (Matthieu 11/2). Rappelons-nous que Jésus saisit cette occasion pour rendre un hommage appuyé au Précurseur. Quant au rapprochement entre Jean-Baptiste et Elie, il est simplement suggéré après la Transfiguration (9/13).

 Précisons quelques mots ou expressions

= Le mot "Bonne Nouvelle" est l'équivalent français du mot grec "évangile", mot composé de eu (= bien) et de aggellô (= annoncer). A l'origine il s'agissait surtout d'une annonce de victoire. Le terme a pris une valeur religieuse au 6ème-5ème siècle avant notre ère.

Il exprime une "venue" de Dieu: "Monte sur une haute montagne, toi qui portes à Jérusalem la Bonne Nouvelle: voici votre Dieu, il vient avec puissance… comme un berger, il fera paître son troupeau." Nombre de commentaires estompent facilement l'acte premier qu'évoque ce mot. La "Bonne Nouvelle" résiderait dans le fait que "les aveugles voient, les boiteux marchent… les pauvres sont enseignés…Ces bienfaits ont effectivement rapport à l'évangélisation, mais en tant que conséquences.

Lors de la première  prédication de Jésus en Galilée, Marc souligne nettement ce fait premier. Jésus proclame la Bonne Nouvelle de Dieu en disant: Il est accompli le moment et s'est approché le Royaume de Dieu… ayez foi en la Bonne Nouvelle". Cette dernière phrase pourrait tout aussi justement se traduire: "Ayez foi en cette Bonne Nouvelle".

= Le rite du baptême se retrouve en diverses religions. Le sens du mot est relativement restreint, il exprime l'action de "tremper, plonger dans". Par lui-même le geste suggère un double mouvement: immersion et émergence. Très naturellement, le symbolisme qui s'y est attaché contient le double sens de purification et de renouveau, on disparaît avec un certain passé et on réapparaît au sortir d'une nouvelle naissance.

Les esséniens l'avaient adopté sous forme d'un bain quotidien qui exprimait leur effort vers uns vie pure selon le règlement de leur communauté. Les juifs l'avaient intégré à l'admission des prosélytes sans doute pour exprimer la rupture avec le monde païen impur et l'entrée dans le peuple choisi. Il apparaît chez les chrétiens au soir de la Pentecôte (2/41). Il concerne les juifs qui se convertissent à l'issue du discours de Pierre et marquent ainsi leur changement d'attitude vis-à-vis de celui qu'ils ont contribué à condamner.

Cette utilisation commune d'un même rite exige que soit toujours précisé de quel baptême il s'agit. La persistance du groupe des disciples de Jean amène à distinguer et à  stipuler s'il s'agit du "baptême de Jean" ou du "baptême au nom de Jésus Christ" (Actes 10/48). Le baptême de Jean présentait deux caractéristiques : il était orienté vers l'accueil du Messie et il était proposé à tous en lien avec une purification morale.

= Le mot conversion a subi également des restrictions de sens. Il est essentiel de prêter attention au contexte. Dans le passage de ce dimanche, les précisions qui l'accompagnent le rapprochent du sens moral actuel: "pardon et confession des péchés". Mais le même mot se retrouvera, lors de la prédication de Jésus, au sens initial de "retournement". Il concerne un changement d'orientation beaucoup plus vaste qui embrasse tous les aspects de la vie humaine. C'est ainsi que, le "Royaume s'étant approché", il  s'agit de porter le regard, non vers "l'en-haut" où les hommes situent habituellement la divinité, mais vers Jésus qui incarne désormais cette présence parmi nous.

= Le vêtement et la nourriture de Jean n'ont rien d'original et correspondent à ce que nous savons des populations nomades de cette époque. Jean devait porter une tunique longue et flottante, tissée en poils de chameau. Elle était serrée à la taille grâce à une ceinture de cuir. Les sauterelles se retrouvent encore au repas des bédouins; ce sont d'énormes criquets que l'on fait griller. Enfin il n'est pas rare de trouver du miel déposé par les abeilles dans les rochers.

Piste possible de réflexion : simples précurseurs, mais précurseurs indispensables

A l'écoute de ce texte, nous pouvons garder la préoccupation qui était la nôtre dimanche dernier. Les fêtes familiales approchent; à cette occasion, nous serons amenés à échanger avec des amis ou des parents dont nous connaissons la diversité des options religieuses. Tôt ou tard, les sujets concernant la foi ou l'Eglise ne manqueront pas d'être abordés. Nous aimerions que ces conversations ne nuisent pas à une ambiance détendue, malgré des sensibilités parfois très vives. Il est donc utile d’y réfléchir "à froid" avant de mener cette mission au mieux des circonstances et des personnes.

Les textes proposés par la liturgie ne sont pas faciles à coordonner au service de cette réflexion. Ils se situent dans une ambiance de chrétienté qui n'est plus la nôtre. Pourtant il est relativement facile de nous libérer des commentaires moralisateurs et de rejoindre "l'expérience missionnaire" des auteurs. Eux aussi affrontaient l'incroyance de leur temps et nous pouvons retrouver les symbolismes au travers desquels ils livrent leur expérience.

Dimanche dernier, quelques versets de Marc semblaient se limiter à la recommandation passive de "veiller". Nous avons vu qu'il s'agissait bien plus d'une réflexion sur le rôle de portier. La portée symbolique était très forte quant au "moment" où il s'agit d'ouvrir… ouvrir à nos amis en même temps que nous ouvrons à Jésus pour qu'il les retrouve à notre table

Le passage d'aujourd'hui met en valeur l'activité de Jean Baptiste. Ce qui permet de compléter la réflexion déjà amorcée.

Courte information sur le "style" de ces versets

Ne nous laissons pas piéger par la brièveté de ces versets. Nous reviendrons sur cette originalité de la rédaction de Marc. Le style qu'il adopte peut être rapproché du style "bande dessinée" qui nous est familier. Quelques petits tableaux se succèdent et s'enchaînent. Une tendance naturelle  pousserait à les "compléter" en leur associant les renseignements que  fournissent les autres évangiles. Il faut au contraire résister à cette "tentation", car la sobriété suscite un symbolisme beaucoup plus large que toute explication Il est raisonnable de supposer que l'évangéliste disposait de nombreux renseignements sur Jean-Baptiste, son ministère et son influence. Il opère donc un choix restrictif et il "parle" par ses silences tout autant que par la disposition littéraire qu'il choisit.

Nous sommes donc autorisés à un certain "découpage" qui permet d'approfondir chaque "tableau" en nous assimilant à la situation assez précise qu'il évoque

1° nous situer en "commencement"

Il est peut-être abusif de parler de commencement lorsque nous entamons une conversation religieuse avec nos amis. Mais cet état d'esprit correspond malheureusement souvent à la réalité. Nous nous faisons beaucoup d'illusions sur la formation qu'ont reçue nos contemporains ou sur le capital de connaissances qu'ils ont recueillies par eux-mêmes. Nous nous faisons également beaucoup d'illusions sur l'impact des évolutions menées depuis quelques années dans le cadre des communautés chrétiennes.

Nous pouvons "penser commencement" lorsque nous constatons les confusions fondamentales au sujet de la foi chrétienne elle-même. La mondialisation est loin d'avoir amené des clartés sur la diversité du fait religieux. La plupart de nos amis se contentent de ranger le christianisme parmi les religions que les dictionnaires réfèrent au déisme habituel.

Ils sont donc peu nombreux ceux qui perçoivent la référence prioritaire que nous accordons à l'Evangile. L'approche qu'ils ont faite de cette dernière a été généralement faussée au départ et, malheureusement, à leurs yeux, elle se présente comme la seule possible. Elle s'enlise dans le moralisme ou s'évapore en formules dogmatiques. Nous pouvons comparer la situation actuelle à celle du judaïsme dans son attente d'un messie. En contradiction avec ce que chantait le cantique, les idées les plus diverses circulaient à ce sujet. Il en est de même aujourd'hui à propos de Jésus malgré des siècles dits de chrétienté.

Il nous faut donc penser "commencement" en ce qui concerne les informations sérieuses sur le Christ ou l'Eglise. Tant de légendes se sont inscrites dans les esprits, particulièrement lorsqu'on évoque Noël. Il est important de "faire le ménage" au simple titre des informations sérieuses dont nous disposons désormais. Sur ce point, il est  facile de se référer à Marc. Il "attaque" directement le témoignage de Jésus adulte.

Ce témoignage a lui aussi été fortement déstabilisé et c'est en sa présentation que nous pouvons  parler d'une logique de commencement. Souvent de prétendues explications sur la mort de Jésus ont totalement envahi le champ des connaissances. Elles ont faussé l'équilibre qui a été vécu et qui situe Jésus en Vérité universelle sur le monde des hommes comme sur le monde de Dieu. Elles oublient  la pédagogie qui ressort du deuxième évangile:   partir du "commencement" et respecter l'évolution nécessaire pour passer de Jésus à Messie puis de Messie à Fils de Dieu.

2° tracer une route "dans le désert"…

Dans nos conversations courantes, il est difficile de  reprendre l'image du désert pour caractériser le monde d'aujourd'hui sous l'angle religieux. Nos amis y verraient l'écho de la vision pessimiste qu'ils reprochent souvent à l'Eglise lorsqu'elle juge la société actuelle. Mais ce que nous venons de constater nous invite à mesurer l'importance du "chemin" dont nous posons discrètement les fondations.

La citation d'Isaïe nous rattache à la longue chaîne des ouvriers qui se sont attelés à une mission semblable à la nôtre lors des perturbations de l'histoire. Le prophète s'adressait à ses contemporains au retour de l'exil, plusieurs siècles avant notre ère. Tout avait été détruit lors de l'invasion babylonienne et ce constat ne pouvait que handicaper les efforts nécessaires pour une reconstruction. Mais quarante années de déportation avaient favorisé une vision idéale du passé en oubliant que les déficiences de celui-ci avaient facilité la chute d'Israël. Les esprits étaient donc partagés entre découragement et nostalgie. Isaïe a l'audace d'insister sur l'exigence de "nouvelles routes" qui défient le désert selon un nouveau tracé.

Par  l'exemple de Jean-Baptiste, Marc amplifie l'appel d'Isaïe et nous autorise à faire de même. Tracer ces chemins constitue toujours le premier travail qui s'impose au nom de la mission chrétienne. En tant que religieux, nous évoquerions facilement une ouverture "spirituelle", nous insisterions sur l'accueil d'un "en-haut". A la rigueur, nous insisterions sur la première activité de Jean-Baptiste lorsqu'il invite à la conversion pour le pardon des péchés.

Or voici que nous sommes renvoyés à une action concrète, peu spectaculaire, celle d'une préparation que nous pourrions juger  lointaine par rapport aux objectifs que nous lui fixons le plus souvent. C'est pourtant elle qui est prioritaire. Pour la mener à bien, quelques études topographiques ne sont pas inutiles sans être dramatiques. Nous ne sommes pas responsables des faiblesses du sous-sol pas plus que des multiples dénivellations qui compliquent le parcours. Les "tracés" anciens ne sont pas sans intérêt, mais ils font parfois office de "bouchons" plus qu'ils ne contribuent à la fluidité du trafic. Ensuite seulement la lunette du géomètre peut laisser place aux bulldozers, mais, en général, d'autres ouvriers sont amenés à intervenir.

Avec Jean-Baptiste comme autour de nos tables de fête,  nous en sommes encore au tracé du chemin. Marc précise que Jésus a commencé à parler en Galilée, après que Jean ait été arrêté et emprisonné par Hérode. Nous aussi il nous faut admettre la valeur du temps. Situons-nous en précurseurs, à la rigueur en semeurs. Il reviendra à d'autres d'être moissonneurs. Mais nous pouvons tirer de notre situation un esprit de nécessité excitante et vitale.

3° garder conscience qu'il s'agit de la route du Seigneur

Lors d’une  discussion, nous pensons à défendre nos idées ou à justifier nos choix. Nous tempérons également la secrète blessure que nous portons en pensant aux options diverses qui séparent ceux que nous avons réunis pour une journée de fête. Effectivement la politique et la religion divisent souvent les familles et conduisent les parents à se culpabiliser abusivement en pensant à l'éducation qu'ils ont proposée en toute bonne volonté.

Mais, sans en tirer orgueil, nous pouvons également garder conscience d'une autre dimension de la route que nous construisons, il s'agit de la route du Seigneur, celle qu'il a choisi de prendre à l'encontre des rêves ou des clichés imaginaires qui le caricaturent dans l'esprit des hommes. Le témoignage historique vécu en Jésus ne laisse planer aucun doute sur ce choix et la réflexion chrétienne en mesure la valeur humaine et religieuse.

Mais, comme les feuilles d'automne recouvrent une source, diverses influences ont fini par en cacher jusqu'à l'existence. Notre activité ne fait que révéler une source qui continue de couler selon le même parcours. Il  faut souvent redire que nous n'inventons rien et surtout pas celui qui se propose de prendre cette route aujourd'hui en faveur de nos amis. Jésus ne nous invite pas à être des "mystiques", il a besoin de notre réalisme.

Le style très direct de Marc peut encourager nos interventions lorsque nous hésitons sur l'attitude à adopter en milieu incroyant. La "bande dessinée" facilite un enchaînement qui donne son mouvement à l'ensemble. Au départ une annonce d'Isaïe enracine l'action dans le passé… alors arrive Jean dont l'action et la parole sont schématisés sans détails superflus… en suivant le texte au delà du passage de ce dimanche, alors arrive Jésus qui recourt à Jean pour être baptisé… Jean disparaît ensuite, seule son arrestation est mentionnée en précision du temps où commence l'engagement public de Jésus.

Marc ne parlera pas des "états d'âme" de Jean-Baptiste lorsqu'il est étonné des "œuvres de Jésus", autrement dit du style messianique que celui-ci adopte. Le précurseur remplit sa mission et se retire. Mais c'est ce court laps de temps qui déclenche la suite et quelle suite! Ceci ne signifie pas que tout ait été clair pour lui, mais Marc se garde bien d'y insister. Il sait que les époques seront différentes tout comme les précurseurs qui poursuivrons ce premier temps de la foi.

4° témoigner de l'originalité de cette "route du Seigneur"…

Marc se devait d'être fidèle à la réalité historique entourant le précurseur. Mais sa sobriété nous permet de nous inspirer de sa réflexion sans "copier" la forme de ce qu'il précise.

= Le "baptême de Jean" est différent du baptême chrétien. Le rite du baptême se retrouve en diverses religions. Le sens du mot est relativement restreint, il exprime l'action de "tremper, plonger dans". Le geste suggère un double mouvement: immersion et émergence. D'où son symbolisme qui  inclue le double sens de purification et de renouveau.

Les esséniens l'avaient adopté sous forme d'un bain quotidien qui exprimait leur effort vers une vie pure selon le règlement de leur communauté. Les juifs l'avaient intégré à l'admission des prosélytes sans doute pour exprimer la rupture avec le monde païen impur et l'entrée dans le peuple choisi. Il apparaît chez les chrétiens au soir de la Pentecôte (2/41). Le baptême de Jean présentait deux caractéristiques : il était orienté vers l'accueil du Messie et il était proposé à tous en lien avec une purification morale.

= Cette purification est exprimée par le mot "conversion". Dans le passage de ce dimanche, les précisions qui l'accompagnent le rapprochent du sens moral actuel, très individualiste et très moralisateur: "pardon et confession des péchés". Mais les anciens lui donnaient un sens plus large. Le mot se retrouvera, lors de la prédication de Jésus, au sens initial de "retournement". Il concerne un changement d'orientation qui embrasse tous les aspects de la vie humaine. Le "Royaume s'étant approché", il s'agit de porter le regard, non vers "l'en-haut" où les hommes situent habituellement la divinité, mais vers Jésus qui incarne désormais cette présence parmi nous.

= Quant au vêtement et à la nourriture de Jean, ils n'avaient rien d'original et correspondent à ce que nous savons des populations nomades de cette époque. Jean devait porter une tunique longue et flottante, tissée en poils de chameau. En aucun cas ce pagne dont l'affublent les statues habituelles ! Elle était serrée à la taille grâce à une ceinture de cuir. Les sauterelles se retrouvent encore au repas des bédouins; ce sont d'énormes criquets que l'on fait griller. Enfin il n'est pas rare de trouver du miel, déposé par les abeilles dans les rochers après avoir butiné les fleurs de la vallée.

Ces renseignements ne sont donc qu'une inclusion qui nous invite à être de notre époque en toute simplicité. Il ne s'agit pas de suggestions pour notre repas de Noël. Leur relativité nous amène à privilégier les deux points essentiels qui concernent Jésus.

C'est lui qui vient "derrière nous" et nous ne prétendons pas à autre chose qu'à mettre en contact avec lui. L'adhésion de la foi ne réside pas dans l'adhésion à une doctrine, mais dans le lien avec une personne. Du message de Jésus se dégage un Esprit qui va au delà de toute purification car il vise une vitalité, un épanouissement en un mot une résurrection de l'homme.

En conclusion

Au début du mois de Janvier, nous aurons l'occasion de réfléchir au "tableau suivant": "en ces jours-là Jésus arriva de Nazareth de Galilée et fut baptisé dans le Jourdain par Jean."

La composition est aussi sobre et il peut être utile de l'anticiper. Car c'est bien ce mouvement qu'il nous est possible de distiller lors de nos échanges de fêtes : faire arriver Jésus non d'un fatras folklorique ou d'un ciel merveilleux, mais d'une réalité historique "solide", celle que symbolisent les années de Nazareth et qu'explicite le témoignage ultérieur. Comme Jean, lorsque nous parlons de lui, nous contribuons à le plonger dans notre humanité actuelle. Il lui reviendra ensuite de "sortir de l'eau" et de poursuivre son dialogue avec nos amis.

En nous mettant à table, n'hésitons pas à nous le répéter intérieurement. Nous ne sommes que des précurseurs, mais notre engagement est indispensable.

 

Mise à jour le Samedi, 06 Décembre 2014 11:04
 
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